Chers messieurs, arrêtez de battre vos femmes!

Quotidiennement les femmes tchadiennes sont battues, humiliées et écrasées sous le poids de traditions. Pourtant la femme n’était pas prédestinée à être le sac de frappe de son mari. Il faut que la femme tchadienne soit traitée avec dignité et respect, dit Kagbe Rachel.

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Chers messieurs, arrêtez de battre vos femmes!

« Même si il me bat, m’insulte, il me donne à manger, si je le quitte comment je vais faire? » Cet aveu fataliste qui est celui de Marie, pourrait être celui de Aicha, Stella ou de plus de 20% de la population féminine tchadienne dont l’âge varie de 15 ans à 49 ans. Ces femmes sont quotidiennement  victimes de violence psychologique, physiques et/ou sexuelles et disposent de peu de textes juridiques pour les aider à les défendre.  

Les pesanteurs socioculturelles rendent particulièrement difficile la condition des femmes au Tchad : le taux d’alphabétisation des femmes, bien qu’ayant connu un progrès remarquable à partir des années 90, reste inférieur de moitié à celui des hommes (environ 17 % des femmes sont alphabétisées), et elles sont très peu représentées dans l’administration et les services. Leurs activités autres que domestiques se situent principalement dans le secteur informel. Les textes juridiques existants ne font pas de différence entre les sexes, mais dans la pratique, l’accès à l’école est limité. Les mariages forcés restent un problème important ainsi que les mutilations génitales féminines : 45 % des femmes sont excisées au niveau national, et 92 % dans les zones de Batha, Guéra et Salamat. Il y a autant de statuts de la femme que de pratiques traditionnelles et religieuses souvent contraires aux dispositions réglementaires et aux lois écrites. Voilà ce qui se passe quand vous avez la coexistence du droit coutumier et du code civil : la femme tchadienne ne jouit pas de ses droits en matière de mariage et de succession

Au Tchad, l’environnement socio-culturel accorde peu de considération à la femme qui est ‘inférieure’ à l’homme. Pour celui-ci, son devoir est de prendre toutes les décisions et celui de la femme de s’y plier. Les couples ne dialoguent pas, ou peu. Les non-dits et les frustrations sont sources de nombreuses violences’ explique Delphine Kemneloum, avocate à la cour.

La raison secondaire à la base de cette situation est toujours, selon Delphine, que la violence exercée par les hommes sur les femmes est la manifestation des conflits qui peut être régler par le dialogue. Mais le dialogue n’est pas la solution première choisie au Tchad pour résoudre les conflits. On résout surtout les effets des conflits mais pas les conflits qui renaissent toujours de leurs cendres.  On peut élargir cette analyse au Pays tout entier qui, en dépit d’une stabilité sociale générale, est gangrené par des conflits isolés et larvés.

Mariée selon la coutume locale depuis une année, Nelloum est récemment décédée à la suite des coups et blessures qui lui administraient son mari, Pierre. Cette dernière, las d’être battue par son mari après une année de vie commune, à fuit le domicile conjugale pour se réfugier chez ses parents. Ces derniers incapables de restituer le montant de la dot (somme versé pour symboliser l’union des deux êtres selon la coutume nationale) ont demandés à Nelloum de repartir chez elle. Le but ici étant de leur permettre de réunir la somme nécessaire. Nelloum a été retrouvé morte le lendemain de son retour chez son mari. Elle avait du sang coagulé sur ses narines et ses oreilles.

Pierre, dans un accès de rage, a tué sa femme et sa belle-mère car il trouvait inadmissible que sa femme se soit rendue chez sa mère à la suite d’une dispute conjugale avec coups et blessures. Elle n’avait pas ce droit puisque qu’il avait payé la dot. Il a affirmé à la barre au cours de son procès que si cela était à refaire il le referait. Il jouit à présent de sa liberté retrouvé.

Ces exemples sont légions mais peu de statistiques existent pour évaluer ces violences. De nombreuses femmes subissent des violences mais en parlent peu, car c’est un sujet tabou. La dépendance économique de ces femmes est aussi un facteur de silence. En effet, seules 22 % des femmes de 15 à 24 ans sont alphabétisés selon l’enquête par grappes à indicateurs multiples, réalisé en 2010 par l’Institut nationale de la statistique. Parmi ces 22 %, nombreuses n’ont pas franchies le cap du Collège ou sont tombées enceintes lorsqu’elles y étaient. Elles dépendent alors de leurs conjoints.

Se référant au Protocole facultatif adopté mais pas ratifié par le Tchad, la violence à l’égard des femmes se définit comme : tous actes perpétrés contre les femmes causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles, psychologiques ou économique y compris la menace d’entreprendre de tels actes, l’imposition de restrictions ou la privation arbitraire des libertés fondamentales, que ce soit dans la vie privée ou dans la vie publique, en temps de paix, en situation de conflit ou de guerre.

Au Tchad il existe pourtant des textes juridiques et des structures qui permettent aux femmes de s’informer et de se prémunir de ces vexations. Le Code civil de 1958 qui fait peser sur les parents l’obligation alimentaire est l’un des de ces textes. Cependant ces derniers juridiques ne prennent pas en compte tous les aspects liés aux violences exercées sur les femmes. A l’occasion de la célébration nationale de la Semaine de la Femme en 2007, le Président de la République du Tchad Idriss Déby Itno a pris l’engagement de peser de son poids pour l’aboutissement du Code de la Famille Tchadienne. En souffrance dans les tiroirs de l’Assemblée Nationale depuis bientôt une décennie, ce code divise la classe politique tchadienne. Ce code de la famille, dont l’un des objectifs est de définir un statut moderne pour la femme, n’a pas connu d’avancées notables. L’accès à la propriété pour la femme est toujours problématique en milieu rural et la représentation des femmes dans les instances de décision et au Parlement est toujours marginale. Tous les points qui permettraient à la femme d’accéder à plus de responsabilités et qui lui permettraient de fait d’aider par la rédaction et la promulgation des textes entres autres sont insérés dans ce code.

Chef de service des études adjoint avant d’’être délégué de l’Action Sociale et de la Famille pendant près de 15 ans, Mr Asbakréo est aujourd’hui puis gestionnaire de projet qui fournit une aide et une assistance juridique pour les femmes, les enfants et les personnes démunies. Selon lui, le Code de la Famille est en souffrance parce que le Protocole Facultatif a été aine fois rejeté par l’Assemblée Nationale. Il est aussi certain que la ratification de ces instruments serait une menace pour la quiétude et la sécurité des bourreaux de ces femmes. Néanmoins, il a voit pointer une lumière au bout du tunnel. « Quand j’ai commencé à travailler, les femmes avaient du mal à parler des violences qu’elles subissaient. Mais grâce aux nombreuses sensibilisations menées sur l’ensemble du territoire national, elles commencent à réaliser qu’elles ont des droits. Cela se traduit par l’augmentation des demandes d’aides auprès de nos services judiciaires. Avant les femmes subissaient, à présent elles osent ».

De 50 cas de plaintes avérées par en 2006, le cabinet juridique de Maitre Delphine Kemneloum a enregistré 150 cas en 2011. Mais beaucoup reste à faire car quotidiennement les femmes tchadiennes sont battues, humiliées et écrasées sous le poids de traditions. Pourtant si l’on prend la peine de repartir dans les fondements de ses traditions, je ne crois pas que la femme était prédestinée à être le sac de frappe de son mari. Neloumngaye Sidonie, femme au foyer tchadienne a exprimé avec des mots justes la situation des femmes : Je suis parfois victime de licenciement abusif au cas où je revendique le salaire ou l’amélioration de mes conditions de travail… Je suis encore en vie mais certains de mes sœurs collègues, en donnant la vie, sortent mutilées ou en perdent la leur pendant qu’on dit «qu’une femme ne doit mourir en donnant la vie »… Ceci m’amène à demander à Son Excellence la Première Dame et au Ministre de l’Action Sociale et de la Famille présentent aujourd’hui à la journée dédiée à la femme, de ne pas m’oublier dans leur politique pour le bien-être de la femme. Elles doivent m’aider dans la résolution de mes multiples problème…, car je n’ai ni syndicat qui pourrait aider à l’amélioration de mes conditions de vie et de travail. Pour finir, je souhaite une bonne fête de 08 mars 2012 à Son Excellence la Première Dame, seule recours et secours des femmes ménagères par excellence. Bonne fête au Ministre de l’Action Sociale et de la Famille, aux femmes des différents ministères sans oublier les femmes ménagères, celles qui brillent de mille feux, mais portant, souffrent résignées dans leurs coins*. 

Il faut que la femme tchadienne soit traitée avec dignité et respect car elle est loin d’être une personne inférieure dont le destin est de subir la phallocratie masculine.

*Complaintes d’une femme ménagère par Neloumngaye Sidonie du 08/03/2012 publié sur le site Journal du Tchad.

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About the author

Kagbe Rachel is from Chad where she has worked as a freelance journalist for seven years. Her articles cover subjects linked to education, women’s rights and health. She currently works full time for a Chadian company as a communications manager. She has previously worked with women’s community groups and anti-malaria initiatives.