Le système éducatif tchadien en pleine décadence

91% de recalés à l’examen du baccalauréat 2012 au Tchad pour seulement 9% d’admis. Réorganiser le baccalauréat n’est pas la solution. Il faut revoir le système éducatif et sensibiliser les différents acteurs à une prise de conscience.

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Les résultats de l’examen du baccalauréat 2012 au Tchad sont officiellement annoncés par Emmanuel Nadingar, le premier Ministre de la République du Tchad, en août : 91% de recalés pour 9% d’admis. Ces résultats viennent ainsi contredire l’annonce antérieure faite, à la radio, par le président du Jury le 31 Juillet dernier, à savoir 27,63% de réussite (19.307 élèves reçus sur 69.919 candidats). Ces mauvais résultats au baccalauréat sont opposés à ceux des autres pays en Afrique : 53,30% de réussite au Cameroun et 35,1% au Burkina Faso.

Le baccalauréat est l’examen sanctionnant la fin des études secondaires et marquant le début des études supérieures. Ce parchemin est obtenu au terme de 7 années d’études secondaires s’étendant de la classe de 6ième à celle de Terminale. Le baccalauréat qui s’inspire du système français peut être comparé au ‘A’ level dans le système anglo-saxon. 

Suite à l’annonce de l’annulation partielle des résultats, le ministre de l’Enseignement supérieur en charge de l’organisation du Baccalauréat est limogé et remplacé par un autre. Ce dernier a pour priorité d’organiser une session spéciale qui permettra de rehausser le taux de réussite de 2012. Cette session a eu lieu du 02 au 07 octobre. En attendant les résultats, la rentrée académique pour l’année 2012-2013, lancée officiellement le 02 octobre, a elle aussi été suspendue, tronquant ainsi près d’un mois de l’année académique.

Comment a-t-on pu aboutir à un tel résultat?

Le système éducatif tchadien en crise

D’après le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le taux brut de scolarisation au Tchad est de 36,5 %, ce qui classe le pays parmi les moins avancés dans le domaine (163ème au classement établi par l’Institut statistique de l’UNESCO en 2010). Au niveau national, les dépenses du Gouvernement pour l’éducation représentent seulement 2% du PIB, l’un des taux les plus bas du monde. Autrement dit, 10,4% du budget général de l'Etat en 2012 a été consacré à l'éducation.

Les résultats catastrophiques du baccalauréat ont incités le Président de la République, Idriss Déby Itno, a ordonné l’organisation du premier Forum sur le système éducatif tchadien qui s’est tenu du 10 au 15 septembre dernier. Dans son discours d’ouverture, le Président s’est engagé à doubler le budget alloué à l’enseignement. Ce qui signifie que si jusque-là l’Etat versait 150 milliards FCFA (environ $300,000,000 USD) au système éducatif, à partir de l’année prochaine, cela montera à 300 milliards FCFA (environ $600,000,000 USD), soit 20% du budget national.

Il est vrai que parti d’un niveau parmi les plus bas du monde, le Tchad a fait des progrès importants en matière de couverture scolaire pendant les dix dernières années. Entre 1998/99 et 2003/04, par exemple, on a observé une forte augmentation des effectifs scolaires à tous les niveaux. Les effectifs scolarisés dans le primaire ont augmenté de 70 à 88 % sur la période.  Le quinquennat dit du social de 2006 du Présidence Idriss Déby Itno a favorisé des grands travaux de constructions: réfections, constructions et entretiens des établissements scolaires ainsi que l’amélioration des outils pédagogiques sont au goût du jour. Mais tous ces efforts ressemblent à un coup d’épée dans l’eau car les solutions proposées par les hommes politiques sont en décalage avec les exigences grandissantes du secteur. 

La nécessite d’une réforme globale

Selon un document intitulé ‘Principaux éléments de diagnostic du secteur de l'éducation au Tchad’, publié  en mars dernier par les quatre ministères en charge de l'éducation au Tchad, 80% des écoles communautaires et des écoles publiques sont implantées en milieu rural ; elles accueillent 67% des élèves sur l'échelle nationale. Mais le milieu rural demeure défavorisé en termes d'infrastructures et d'accès à l'école. On y trouve des écoles sans salles de classe, où des élèves prennent des cours à même le sol sous des hangars en paille ou en tiges de mil. Le personnel enseignant y manque également cruellement de moyens de travails.

L’insuffisance des infrastructures a généré des effectifs pléthoriques de 100 à 200 élèves par classe. Vous avez 3 à 4 élèves par tables de bancs, d’autres assis à l’extérieur ou debout. Les enseignants ont du mal à dispenser leur cours dans ces conditions.  

En effet, il ne s’agit pas seulement d’effectifs pléthoriques et d’insuffisance d’infrastructures. En matière de qualité des enseignements, les indicateurs sont aussi faibles au Tchad. « Cela est dû, en partie, à l'insuffisance d'enseignants qualifiés », explique Faïtchou Etienne, ministre de l’Enseignement primaire et de l’Education civique.  Au Tchad, le nombre des maîtres communautaires et des enseignants vacataires représente plus 70% de l’effectif total.

Les abus du pouvoir et l’irresponsabilité

Le chaos du système éducatif au Tchad est la recette idéale pour susciter les abus du pouvoir et l’irresponsabilité. Un professeur de mathématiques que je connais très bien a passé quatre fois successivement le baccalauréat, sans succès. Au final son père le lui a acheté, et il a intégré la fonction publique. A présent, il enseigne les mathématiques en classe de seconde et monnaye sexuellement les notes aux jeunes filles et financièrement aux garçons. Sans formation aucune et dénué de moralité et de respect de la hiérarchie professeur-élève qui met une barrière entre les deux parties, ce jeune ‘professeur’ ne sort malheureusement pas de l’ordinaire par son comportement. Et l’absence de possibilité de poursuites contre lui n’aide pas à l’amélioration de ce type d’attitude. Une jeune fille de classe de première harcelée par son professeur et refusant de céder à ses avances a dû se tourner vers son frère qui est allé menacer l’administration de faire un scandale pour que cela cesse. Elle  a changé d’école cette année pour avoir la paix. Il semblerait que beaucoup de professeurs - comme les hommes susmentionnés - embrassent la carrière d’enseignant non pas par passion mais parce qu’ils n’ont pas le choix. Ce qui est inquiétant, c’est qu’ils arrivent par des subterfuges à intégrer les centres de formations officiels.  

Une proposition de solution au problème de la pénurie d’enseignants a été apportée par le Président lui-même: «je demande au Gouvernement d'amplifier ses efforts en faveur de la condition des enseignants, des structures d'accueil, des équipements, des matériels pédagogiques et du pilotage de sa politique en la matière.» Le ministre Faïtchou Etienne a aussi fait des promesses : « Mon département est en train de finaliser une stratégie qui prévoit un recrutement massif d'enseignants formés dans les Écoles normales d'instituteurs (ENI) et les Écoles normales supérieures (ENS), couplée à la formation continue diplômant des maîtres communautaires ». Toutes ces actions sont méritoires, mais elles ne résoudront pas la totalité des problèmes.

Au final, il est évident que réorganiser le baccalauréat n’est pas la solution à  la crise de l’enseignement au Tchad; il revient à cacher le soleil avec la main. Il faut revoir le système éducatif, sensibiliser les différents acteurs à une prise de conscience. Le Gouvernement devrait consacrer ses efforts à identifier et à combattre les causes profondes de cette situation. Sans cela, le niveau déjà très bas – et les abus qui s’ensuivent - continuera à péricliter au détriment du développement de notre pays.

About the author

Kagbe Rachel is from Chad where she has worked as a freelance journalist for seven years. Her articles cover subjects linked to education, women’s rights and health. She currently works full time for a Chadian company as a communications manager. She has previously worked with women’s community groups and anti-malaria initiatives.