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De Pondy à Paris – le marché matrimonial de Pondicherry

Les mariages entre les  Pondicherriens qui ont pris la nationalité française en 1962 et ceux qui ont choisi de rester indiens se révèlent  être un ensemble de mariages d’intérêt qui ont lieu aujourd’hui. English

Nicola Desouza
14 April 2016

L’Union Territoriale de Pondicherry n’a jamais été la même après 1962 quand les Français ont offert aux Pondichériens la possibilité de choisir la nationalité française ou de rester indiens puisque l’ancienne colonie française avait fusionné avec l’Inde. Alors que certains saisirent l’opportunité malgré l’incertitude qui planait sur leur identité et leur avenir, d’autres n’ont pas fait ce choix, soit par peur de l’inconnu ou un sens de la fidélité à leur nouveau pays : l’Inde.

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Au cours des années qui ont suivi, quelques franco-pondichériens sont partis en France et ont trouvé des emplois tels que l’armée française ( soldats) tandis que d’autres sont restés à Pondichéry.  A ce moment –là,  ils se sont à peine rendu compte que leur nationalité serait à la fois une bénédiction et une malédiction.

Laetitia, une franco-pondichérienne se rappelant  son enfance à Pondichéry et déclare, "Les gars sans emploi identifiaient aisément quelle fille avait la nationalité française. Le lycée Français et le Couvent de Cluny étaient  leur terrain de chasse favori pour chercher ces filles. Il était courant à cette époque pour ces garçons de dire  haut et fort qu’ils avaient eu des relations sexuelles avec la fille, menaçant souvent le père de celle-ci de répandre la nouvelle alentour, sachant que la fille aurait des difficultés à trouver un mari de bonne famille une fois que toutes les vérifications auraient été faites sur sa conduite. En  outre, la famille tomberait pour toujours en disgrâce. L’idéal d’une fille vierge était assez important pour que certains pères donnent ainsi leur fille en mariage. Quelques-uns ne sont pas tombés dans le piège et au lieu de ça, ils ont contacté la police."
Aujourd’hui cependant, il y a un léger changement dans la manière de courtiser.

L’homme à la recherche d’une femme franco-pondichérienne ne veut pas payer la dot à son père ni même une commission à l’entremetteur qui arrange les mariages. On imagine donc que la manière la plus facile est de faire en sorte que la fille ‘tombe amoureuse de lui’. Comme ils disent, "Il n’y a pas de dot dans le mariage d’amour, Maa!"  

Pendant mon séjour à  Pondichéry, j’ai rencontré des étudiants de niveau supérieur en français qui s’inscrivaient dans un cours pour débutants parce que le professeur était une franco-pondichérrienne qui avait déjà de la famille et des repères en France. C’était dans ces cours que les garçons espéraient qu’elle tomberait amoureuse d’eux.

Apprendre le Francais pour des raisons matrimoniales

Des cours spécifiques appelés cours visa (visa class) sont organisés à Pondichéry pour un permis de résidence en France. La majorité de ces étudiants sont ceux qui ont l’intention de s’installer en France après avoir épousé un/e franco–pondichérien/ne. Après avoir suivi  40 heures pendant 10 jours, le candidat doit réussir l’examen de l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration ) et avoir un entretien au Lycée Français.

Sophie, professeur de Français à Pondichéry déclare, "J’ai eu l’occasion d’enseigner à des étudiants qui apprenaient le français seulement pour des raisons matrimoniales. C’est déconcertant et surprenant pour un professeur d’avoir des étudiants dont la motivation n’est pas vraiment la langue mais les conséquences qui s’ensuivent : mariage, visa, nationalité …Les notes de l’examen sont attendues avec impatience comme si la France était déjà en vue… "

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Credit: Suraj Appukuttan

Pourquoi cet engouement pour la France ?

Vijay qui cherche une épouse d’origine franco-pondichérrienne est clair comme de l’eau de roche à propos de ses intentions et déclare avec insistance, "Nous voulons aller en France et y vivre parce que là-bas on n’est même pas obligé de travailler. L’état donne de l’argent aux chômeurs. Il ne nous reste plus qu’à toucher cet argent et l’envoyer à nos parents à Pondichéry pour qu’ils achètent beaucoup de bijoux ou une maison! Vous savez, 1000 euros c’est plus de 70,000 roupies en Inde. Il est préférable de trouver  une femme qui habite déjà en France pour qu’elle puisse nous entretenir et en même temps on envoie  l’argent du chômage chez nous."

Quand on lui demande pourquoi la plupart des hommes tiennent absolument à une épouse franco-pondichérrienne, il explique, "Les filles de chez nous peuvent être contrôlées de près car elles ont l’éducation indienne. On ne veut pas faire confiance aux femmes françaises de souche. Elles nous trompent, elles sont indépendantes et elles peuvent nous renvoyer en Inde n’importe quand si nous ne les traitons pas avec respect."

Vijay exprime son mépris à l’égard des guides touristiques du Rajasthan qui sautent sur l’occasion d’épouser une Française soit touriste de passage, soit résidente ou une femme retraitée. Les préférences de Vijay vont clairement vers les femmes franco-pondichériennes.

Le role des entremetteurs

Suganya travaille pour Sri Kamatchi Marriage Thagaval Maiyam dans un bureau de Pondichéry dont les murs sont couverts de dossiers sélectionnés selon les diplômes et qualifications de l’époux potentiel. La plupart sont détenteurs de passeport indiens à la recherche de franco-pondichériens installés de préférence en France. Sugaya affirme que les entremetteurs peuvent gagner entre 1,00,000 et 5,00,000 roupies de commission de la part de chaque partie. Les parents sont impatients de voir leurs enfants installés en France pour y mener une vie meilleure. C’est aussi une question de prestige. De leur côté, les entremetteurs  peu scrupuleux ne reculent devant rien pour accélérer le processus de sélection, mentant  souvent sur les statuts socio-économiques des parties concernées. Un homme sans emploi à Pondichéry n’ayant aucun compte épargne ni maison ni voiture à son nom est présenté comme étant le descendant d’un ex préfet de police ou maire. Suganya déclare avec insistance, "Epouser quelqu’un de nationalité française ne m’intéresse pas et même si je le fais, je ne paierai jamais ces sommes pharamineuses pour la dot."

Qu’en est-il des époux de nationalité Francaise résidant à Pondichéry

Bagalavan Perier, journaliste, est un exemple des nombreux Pondichériens dont les parents ont opté pour la nationalité française pendant les années 60 mais n’ont pas fait de demande de passeport français à cette époque simplement parce qu’il n’avait pas l’intention immédiate de voyager.  Perier a épousé une Pondichérienne fin 2015 et projette de demander un passeport français après avoir fourni les documents requis. Une fois que ce sera fait, sa femme pourra demander la nationalité française et ils pourront partir en France.

Il est tout à fait conscient que ce sera difficile pour le jeune couple de bâtir sa vie en France à partir de peu de chose. C’est là que réside le grand dilemme pour les futurs mariés remplis d’espoir.

 Est–il mieux d’épouser une fille franco-pondichérienne vivant en Inde ou une vivant en France ?

Vijay croit que c’est 50/50 dans cette situation, "Si l’on épouse une fille franco-pondichérienne, on est sûr qu’elle est docile mais le problème c’est que nous devons partir en France ensemble et y commencer notre vie et travailler parce que nous n’avons pas du tout de repères ni de moyens financiers. Cependant si on épouse une fille élevée en France nous avons un tremplin tout prêt: l’argent et la maison sont à notre disposition. Elle gagne déjà sa vie ou au moins elle touche les allocations chômage. Le problème est que ces filles sont trop évoluées. Elles sont tamoules d’origine mais d’éducation française. Savez-vous qu’un Pondichérien s’est récemment suicidé parce que sa femme était trop évoluée, lui désobéissait et faisait  les magasins et allait à la gym?"

Tout le monde ne veut pas une femme de nationalite Francaise

Contrairement à Vijay,  Vasanth K qui gère un magasin d’artisanat à Pondichéry ne cherche pas une femme de nationalité française. Il dit," Nous avons chassé les Français de Pondichéry. Pourquoi donc voulons-nous maintenant les suivre désespérément chez eux? Chaque année nous célébrons fièrement l’indépendance de Pondichéry libérée des colons français  et comment nous avons été ‘sauvés par l’Inde’. Donc la fierté patriotique ne disparaît-elle pas quand nous fuyons en direction de nos oppresseurs en France ? Il y a quelque chose qui ne va pas quelque part."

Les femmes Franco-Pondicherriennes qui epousent des Indiens

Qu’elles soient de nationalité française ou indienne, les femmes ont leur expérience personnelle spécifique de ces mariages. Bernadette Succube, une franco-pondichérienne a épousé un pondichérien en 1992 et elle est partie vivre en France la même année mais l’histoire fut différente. Ce n’est pas le mari qui a versé la dot à la famille pour la nationalité mais la mère de Bernadette qui a dépensé 5000 francs pour aider le jeune couple à commencer leur vie en France. Il s’agit d’avoir un gâteau et de le manger aussi.

Grâce à son mariage avec Bernadette, il a obtenu la nationalité française en 1995, et peu de temps après il a fait venir les membres de sa famille en France. Plus tard elle a remarqué qu’il commençait à provoquer des disputes pour des raisons futiles. Maintenant qu’il avait ce qu’il voulait, il n’avait plus besoin d’elle et il a commencé à lui réclamer des bagues et des montres en or et à lui parler sur un ton méprisant. Elle a compris ce qui se passait et elle a demandé le divorce qui a eu lieu. Bernadette sait que l’état français ne peut pas révoquer la nationalité française pour des hommes comme ceux-là qui voient la femme comme un moyen de parvenir à leurs fins. Il n’y a pas de disposition légale en place pour le moment. Cependant l’état se lasse peu à peu de ces mariages pour la nationalité et a monté la période d’attente à cinq ans pour son obtention.

Une femme Indienne epousant un Franco-Pondicherien

La femme indienne à la recherche d’un époux franco-pondichérien doit être doublement prudente. Voyez le cas de Saranya dont le mariage a été arrangé avec un indien de la nationalité français résidant en France. Il est venu  à Pondichéry pour le mariage, et le père de Saranya a payé pour de multiples fêtes et réceptions à Pondichérry et Chennai. L’époux a reçu 2 millions de roupies de dot et d’or. Après le mariage, Saranya s’est retrouvée seule à Chennai avec sa belle-mère tandis que son mari n’avait aucune intention de la ramener en France. Sa belle-mère l’a avertie que, si elle essayait de se rapprocher du Consulat Français à Pondichéry,  elle l’accuserait à tort d’avoir volé son passeport. A ce moment–là, son père s’est rendu compte qu’il  avait été floué par un homme qui ne possédait rien en France.

Le Père Maria-Joseph de la cathédrale du Sacré-Cœur de Pondichéry a expliqué que l’église était très stricte quant à la célébration de messes pour les mariages de nationalité à cause du niveau très élevé d’arnaque . Il a déclaré, "Aucun mariage à l’église ne sera célébré sans que le couple présente la preuve que leur mariage a été enregistré à la mairie et que le garçon produise un certificat de célibat."

Le mode opératoire de l’arnaque est assez simple:  L’homme épouse la femme sans formalité, récupère la dot et l’or mais s’abstient complètement d’enregistrer le mariage officiel. Il n a pas de preuve de mariage et la famille de la fille se retrouve sans un sou ayant versé toutes leurs économies au gendre crapuleux.

Quand une Franco-Pondicherrienne et un Français de souche

Quand Thierry (nom changé à sa demande) professeur de français à Pondichéry a présenté son épouse franco-pondichérienne à ses étudiants Tamouls, ces derniers étaient  furieux disant, "C’est déjà un Français de souche et il n’a pas besoin de sa nationalité. Pourquoi  n’aurait-il pas pu épouser une autre femme blanche? Pourquoi a-t-il pris une de nos filles? L’un d’entre nous aurait pu l’avoir sans payer la dot. Quel gâchis pour la nationalité!"

Ces paroles reflètent plus largement un état d’esprit dans lequel la femme n’est rien qu’un objet ‘à prendre’, ‘à posséder’, ‘à utiliser’, et ‘à faire avec.’  C’est de peu de conséquence si ce professeur est tombé amoureux de cette franco-pondichérienne et s’ils partagent tous deux un beau mariage réussi et des projets de vie ensemble .

Une Française retraitée qui ne souhaite pas que son nom soit mentionné m’a dit, "Le nombre de faux documents circulant dans Pondichéry est choquant : vol d’identité, imposture, corruption de fonctionnaires pour l’obtention de documents. Ils essaient tout pour obtenir la nationalité française." 

Quelques Pondichériens disent autre chose : les Français aussi ont bénéficié énormément de la colonisation de Pondichéry allant jusqu’à enrôler les locaux sur les listes de combattants pour la France lors de la 2e guerre mondiale, en Algérie et au Vietnam . Les locaux s’opposent aux dires des expats français qui déclarent, "Pondicherry représente un gaspillage de dépenses publiques pour la France. Ce n’est même pas un département comme l’île de la Réunion qui représente la présence de la France dans l’Océan Indien justifiant ainsi ses dépenses. Pondy aujourd’hui n’est rien qu’une ex-colonie au sein de lnde."

En fait le colonialisme n’a jamais été une affaire simple.

Géraldine, une franco-pondichérienne vivant en France croit cependant que la situation globale n’est pas aussi sombre qu’on la décrit. Elle dit, "C’est vrai que la France est comme l’El Dorado avec le mariage de nationalité semblable à un véhicule pour y accéder. Cependant il est possible de trouver des gens qui respectent le mariage et sont heureux dans leur vie de couple."

S’il est vrai que les mariages d’intérêt sont un phénomène universel  et ne se limitent pas à Pondichéry, cela devient problématique pour des familles naÏves, ne se doutant de rien se retrouvant trompées, endettées et désespérées. Une solution possible serait de commencer à éduquer la population locale de Pondichéry à propos des réalités au mariage de nationalité et de ses aspects légaux. Peut-être créer une plate-forme trilingue (français-tamoul et anglais) sur Internet ou bien distribuer des journaux d’information gratuits où les individus concernés par ces mariages pourraient raconter leur expérience positive ou négative.

En Inde, les mariages arrangés sont toujours courants et le mariage pour la nationalité est considéré comme une autre forme d’arrangement dont le but final est la migration vers la France.

Si l’arnaque, la désertion et la tromperie étaient absentes de l’équation, cela pourrait effectivement une bonne chose pour les jeunes mariés de s’intégrer et de vivre leur avenir sur la terre de la ‘LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.’

Article écrit par Nicola Desouza, traduit en français par Françoise Houillon.

 

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