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Femmes de Sénégal: actrices de la paix

Les souffrances physiques et morales subies par les vaillantes populations de la région naturelle de Casamance sont incalculables, et ce sont, comme d’habitude, les femmes et les enfants qui payent le plus lourd tribut. De victimes, les femmes ont décidé d’être des actrices résolues de la paix, dit Ndeye Marie Thiam.

Ndeye Marie Thiam
27 May 2013

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Il était une fois  une région, nichée dans la partie méridionale du Sénégal, paisible et belle, dotée de sa riche diversité culturelle et de ses immenses ressources agricoles, halieutiques et touristiques, appelée communément « la verte Casamance ».

Hélas, c’est cette Casamance là qui est le théâtre d’un conflit armé fratricide qui oppose l’Etat du Sénégal aux indépendantistes du Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC). Trente années de conflit, aujourd’hui ! Il se signale comme l’un des conflits les plus longs de l’Afrique subsaharienne, traînant un long cortège de malheurs : des milliers de mines enfouies dans le sol, des razzias, des braquages de véhicules et une économie de guerre en pleine expansion, nuisant gravement à une économie agricole et touristique exsangue. Selon Jean François Lepetit, chef de mission en Casamance pour Handicap International, au moins 90% des terrains minés restent à dépolluer.

« La verte Casamance » souffre de ce conflit de par les pertes en vies humaines (plus de 3000 morts directement liés au conflit) et de par les entraves au développement économique et social. Les souffrances physiques et morales subies par les vaillantes populations de la région naturelle de Casamance sont incalculables, et ce sont, comme d’habitude, les femmes et les enfants qui payent le plus lourd tribut. 

Elles ne combattent pas certes, mais elles endossent le poids de la souffrance ; elles subissent dans leur chair et dans leur esprit les affres de la guerre. Fidèles gardiennes des valeurs traditionnelles, elles subissent toutes sortes de maux qui pour ont noms : viols, rapts, mutilations…

Des villages entiers ont été vidés de leurs paisibles habitants, laissant la place à la désolation la plus absolue. Oulampane, un village situé à la lisière de la frontière sénégalo-gambienne a été soupçonné d’avoir accueilli et hébergé des rebelles. Il a été incendié par des militaires de l’armée sénégalaise. Les femmes de cette localité ont perdu tous leurs biens. Elles ont dû abandonner, à leur corps défendant, leur village et trouver refuge en territoire gambien. Les femmes de la communauté rurale de Boutoupa, elles aussi, ont subi le même sort ; embarquées  dans un camion à la recherche de noix d’anacarde, elles ont sauté sur une mine… D’autres encore ont été victimes de viol en rentrant des rizières où elles s’employaient à la culture du riz et au maraîchage. On pourrait multiplier toutes les exactions subies par les femmes.

Et que dire de cette immense cohorte de déplacés, hommes, femmes et enfants ! On a noté plus de cent cinquante mille personnes déplacées et/ou refugiées, plus d’une centaine de villages abandonnés depuis plus de quinze ans, des terres polluées par des mines, sans parler, bien sûr, de la misère matérielle qui va crescendo.

C’est pourquoi nous disons avec force et détermination: STOP ! Il faut que tout cela cesse !

Les femmes : actrices résolues de la paix

De victimes, les femmes ont décidé d’être des actrices résolues de la paix. Ainsi, le 21 septembre 2011, des organisations féminines de Kolda, Sédhiou et Ziguinchor ont uni leurs forces en créant la Plate-forme des Femmes pour la Paix en Casamance (PFPC).  

D’abord  une structure informelle de concertation et de dialogue, la PFPC forte de ses 170 associations membres et de son implantation à travers toute la Casamance, devient rapidement une organisation incontournable dans le processus de la recherche de la paix. Par sa voix, les femmes exigent des négociations franches, sincères et inclusives entre l’Etat du Sénégal et le MFDC.

La vocation de la PFPC est simple : réunir les énergies, les compétences et les expertises des femmes afin de proposer des solutions concrètes et consensuelles pour mettre un terme à la crise du Sénégal en Casamance. Elle développe une stratégie de lobbying intense aussi bien du côté du gouvernement de la République du Sénégal que celui du MFDC. Elle s’est engagée dans la lutte contre la violation des droits de l’homme et fournit un important travail de veille et de dénonciation des violences perpétrées à l’encontre des populations civiles.

Audience accordée à la PFPC par le Président de la République

Audience accordée à la PFPC par le Président de la République

Leur implication ne doit pas surprendre, car l’histoire des communautés de cette région atteste qu’elles ont, de tout temps, joué un rôle prépondérant dans la prévention, la gestion et le règlement des conflits. Dans l’espace familial par exemple, pour gérer les conflits entre mari et femme, les belles-sœurs pouvaient donner une correction corporelle à leur frère, parfois même en public. Les femmes utilisaient comme armes dissuasives des « grèves du lit », des rituels, prières, danses, libations et processions. Selon l’expression du leader emblématique du MFDC l’abbé  Augustin Diamacoune Senghor : « [les femmes] sont la croix rouge et les sapeurs-pompiers de la communauté ». Leur statut de porteuses, donneuses et protectrices de vie leur donne le privilège de s’interposer entre les combattants et d’exiger l’arrêt des hostilités. Dans la coutume, c’est presque un commandement sacré car les contrevenants pouvaient subir des conséquences terribles, voire la mise à mort.

Leur désir irrépressible d’être des bâtisseuses de paix n’est certainement pas une manière de remettre en cause l’ordre établi ni de profiter de la situation pour un quelconque positionnement hiérarchique. D’ailleurs, même dans le déclenchement du conflit elles ont joué un rôle, dans la mesure où l’engagement des combattants du MFDC pour le « serment » de guerre s’est fait dans les bois sacrés tenus aussi bien par les hommes que par les femmes.

Elles ont donc été impliquées dans la prise de décision, pour la guerre, par les préparations mystiques des combattants. Il est donc normal, face aux débordements de cette crise « harassante et lancinante », que les femmes montent au créneau pour dénouer le serment fait dans ces bois sacrés et rétablir la paix. Tout cela fait que les populations casamançaises en général comprennent, encouragent et apprécient  notre démarche.

La gestion du conflit (a les femmes)

Il faut souligner que pendant de nombreuses années, l’Etat du Sénégal a fait preuve d’un véritable nombrilisme dans la gestion du conflit. Aujourd’hui, l’Etat et le MFDC s’accordent sur la nécessité d’une solution politique et civile du conflit par la voie du dialogue. Ce changement de position des autorités dans la gestion du conflit a donné plus de champ aux initiatives de la société civile y compris les organisations féminines.

la nuit de prières, Ziguinchor, 2011

la nuit de prières, Ziguinchor, 2011

C’est pourquoi, les femmes, réunies autour de la PFPC ont organisé des marches de mobilisation, une grande veillée de prières à Ziguinchor réunissant plus de 2000 femmes et des rencontres avec les plus hautes autorités de l’Etat. Elles ont organisé non seulement une campagne visant à faire signer leur « mémorandum pour la paix » à un maximum des candidats à l’élection présidentielle lors du 1er tour en 2012, mais encore des auditions des deux candidats victorieux qui s’affrontèrent au second tour; des rencontres tenues secrètes en terre bissau-guinéenne avec l’aile politique locale du MFDC et les combattants de la zone sud. 

Le Comité régional de solidarité des femmes pour la paix en Casamance/ USOFORAL garde aussi, dans son actif, plusieurs activités pour la restauration et la consolidation de la paix, comme on peut le lire dans openDemocracy. Des ateliers ont été organisés pour former les leaders de la PFPC  aux techniques de plaidoyer en vue de l’avènement d’une conférence inclusive entre l’Etat et l’ensemble des factions du MFDC, avec la participation directe de la société civile dont la PFPC, prévu en décembre 2014.

Les prêtresses du bois sacré

Des actions culturelles et spirituelles sont aussi menées par les prêtresses du bois sacré. Ces femmes du bois sacré sont respectées par les populations de Casamance et leurs messages accueillis avec beaucoup d’égards. Ici, en plus de la croyance des religions révélées que sont l’islam et le christianisme, on observe un arrière-fond religieux particulièrement marqué par ce syncrétisme. Et c’est en cela que ces femmes du bois sacré constituent une force dissuasive réelle au sein de la population.

Lorsqu’il y a une menace sur la communauté, de quelque ordre que ce soit (épidémie, catastrophe ou autres malheurs dont on attribue l’origine à la colère des esprits), il est de tradition qu’elles conduisent les prières qui sont organisées pour conjurer le malheur. Prières qui intéressent aussi bien celles qui sont adeptes de la religion traditionnelle (paganisme), que les fidèles des religions révélées. C’est en ce sens que la fameuse nuit de prières organisée par la PFPC a été en grande partie conduite par ces femmes du bois sacré.

Les impacts de ces interventions au sein des communautés sont réels, mais elles ont du mal à se faire entendre au niveau national. Dans ce contexte il faut nous demander, quelle ambition pour ces femmes ?

Quelle ambition pour ces femmes?

La résolution 1325 des Nations Unies pose des principes de genre et de justice et exhorte les Etats à ne pas considérer les femmes uniquement comme des victimes des conflits mais leur reconnaître le droit de participer à la résolution des conflits et les qualités de bâtisseuses de paix. Toutes les initiatives prises par les femmes prouvent leurs capacités à prendre leur destin en main.

Marche des femmes à Ziguinchor

Marche des femmes à Ziguinchor

Au cours  de l’audience accordée à la Plateforme des Femmes pour la Paix en Casamance,  Monsieur le Président de la République, son Excellence M. Macky Sall a reconnu le droit de participation des femmes dans la résolution du conflit en Casamance et la nécessité de leur participation effective à la table de négociation. Aussi leur a-t-il donné « mandat » d’agir pour le retour définitif de la paix.

Les femmes de Casamance ont conscience des conséquences incalculables et  destructrices de ce conflit dans la région et dans le reste du Sénégal. Elles sont aujourd’hui debout pour faire face à la situation, la main dans la main, avec toutes les autres femmes de notre pays. Il faut sortir le conflit de son état de cloisonnement et d’indifférence pour l’ériger au rang de préoccupation nationale de tout premier ordre.

En vérité, toutes les femmes du monde partagent le même désir d’offrir un environnement sain et apaisé à leur famille et à leurs pays respectifs. Plus près de nous, le Réseau des Femmes du Fleuve Mano pour la paix regroupant le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée Conakry a fait et continue de faire un travail remarquable dans le rétablissement et le raffermissement de la paix dans cette zone de l’Afrique de l’Ouest. Ces femmes ont su dépasser les barrières géographiques et linguistiques qui les séparent pour être de véritables artisanes de paix.

C’est la raison pour laquelle nous travaillons de toutes nos forces à impliquer nos sœurs de la Gambie et de la Guinée Bissau dans notre combat pour faire de la Casamance une région apaisée. D’autre part, nous sollicitons le concours de la communauté régionale et internationale et saluons les nobles efforts qui ont conduit à la libération des huit prisonniers de l’armée sénégalaise détenus depuis un an par le MFDC.

Il est important d’impliquer toutes les bonnes volontés d’où qu’elles viennent pour qu’enfin se taisent à jamais les armes ! Nous sommes convaincues que grâce aux efforts de toutes et de tous, la Casamance connaitra  bientôt une ère de Paix.

 

                                                                                                                                                        

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