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La reconstruction post-conflit: il faut demander aux agricultrices

Vingt ans de conflit ont détruit le tissu social en Casamance. Le seul mode de rétablir la sécurité et d’éradiquer la famine dans une zone qui fut considérée autrefois comme le grenier du Sénégal c’est de demander aux agricultrices, dit Tabara Ndiaye

Tabara Ndiaye
17 April 2012

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« Combien de fois avons-nous vu des techniciens discuter avec notre grand père les questions des rizières que cultive notre grand-mère? »

La région fertile de Casamance se situe au sud du Sénégal et délimite les frontières du pays avec la Gambie et le Guinée Bissau. Comme les autres femmes du Sénégal, la femme en Casamance souffre de rapports sociaux inégaux qui placent les hommes au sein de la communauté. Elle confronte l’inégalité dans l’accès aux ressources telles que la terre, la connaissance, l’éducation et le pouvoir. Chez la majorité diola, la terre s’hérite toujours de père en fils, ce qui exclut de fait les femmes de la propriété terrienne. Pourtant malgré cette situation, la femme diola partage avec son époux la responsabilité de nourrir la famille ; elle pour la période plus longue (la saison sèche) et l’homme pour celle plus courte (l’hivernage). Il s’ensuit que, une fois mariée, la femme exploite les rizières de sa belle-famille et en cas de divorce elle perde cette possibilité.

Le conflit à Casamance a changé la place que la femme occupe dans la société. Depuis 1983, une rébellion armée secoue la Casamance suite à une revendication indépendantiste de cette partie sud du Sénégal. Une longue et pénible crise a profondément bouleversé la société casamançaise et a principalement engendré une déstructuration du tissu social. Ce conflit a abouti surtout en milieu rural à des déplacements de populations des campagnes vers les villes de Casamance, du reste du Sénégal et vers des pays limitrophes comme la Gambie et la Guinée Bissau. Devant la persistance de la crise, les hommes et les jeunes valides désertent les villages pour rejoindre le maquis, ce qui projette les femmes au-devant de la scène et les amène à devoir assurer toutes les charges de leurs familles. C’est ainsi que de nombreuses femmes ont dû quitter leurs villages pour chercher du travail comme domestiques en ville, livrant leurs familles à la vulnérabilité que cause l’absence des parents pour les enfants.

Des femmes occupent désormais l’espace de leadership laissé vide par les hommes et elles font face à des responsabilités croissantes auxquelles elles n’ont pas été préparées : elles sont tenues d’assurer la survie de leurs communautés. Il existe alors des possibilités nouvelles pour l’avènement en Casamance d’une société nouvelle plus égalitaire.

La riziculture

En Casamance la riziculture représente 60% des activités culturales et est totalement destinée à l’auto consommation familiale. C’est une riziculture pluviale avec des moyens rudimentaires, ce qui rend sa pratique très lourde pour les femmes qui en sont les principales actrices. Les espaces que cultivent les femmes ne sont pas clôturés, sont loin des habitations et ne disposent pas de matériels d’allègement des travaux. C’est pourquoi des activités comme l’exhaure d’eau pour arroser leurs plantes se faisant manuellement leur prennent beaucoup de temps et d’efforts.

Pendant de longues années, les programmes d’appui à l’agriculture, menés par des organisations soit nationales soit internationales, ont beaucoup plus ciblé les hommes que les femmes pour le renforcement de leurs capacités techniques. Cette pratique est due au fait que l’étranger qui arrive dans une famille traditionnelle sénégalaise s’adresse d’abord au chef de famille qui est toujours l’homme. Combien de fois avons-nous vu des techniciens discuter avec notre grand père les questions des rizières que cultive notre grand-mère? C’est donc l’homme qui reçoit les informations sur la façon de protéger les cultures et d’augmenter les rendements, et très souvent il ne les restitue jamais aux femmes de la famille. Cette tendance a abouti à une forte dépendance des agricultrices aux hommes de leurs communautés ou aux techniciens de l’Etat pour résoudre les problèmes techniques qu’elles rencontraient dans leurs activités agricoles.

La riziculture est une activité dont la pratique séculaire a permis aux femmes d’emmagasiner des savoirs et savoir-faire et conserver les semences et connaissances traditionnelles utilisées par leurs ancêtres pour nourrir leurs communautés. Il s’agit par exemple des stratégies de lutte contre les insectes qui attaquent leurs plantes et qui détruisent les récoltes, comme l’utilisation des variétés de feuilles, d’écorces et de racines. Les femmes ont aussi des stratégies héritées de leurs ancêtres pour conserver leurs récoltes. Elles construisent des greniers traditionnels avec des matériaux locaux qui ne nécessitent pas beaucoup d’argent. Ces greniers préservent les récoltes pendant de longs mois. A côté de ces connaissances on ne peut pas occulter les vertus médicinales des plantes, comme le moringa oleifera pour traiter le diabète et le quinqeliba pour l’hypertension artérielle.

La présence des mines et la reconstruction post-conflit

Quelle opportunité représente le contexte contemporain de reconstruction et de décentralisation pour les femmes? A la fin des années 90, devant le constat amer du nombre incalculable de villages et de personnes déplacées, des victimes de mines anti personnelles et de la pauvreté croissante, les initiatives de résolution du conflit ont commencé à se multiplier. Là aussi les femmes et leurs organisations jouent un rôle important, ce qui les rend aujourd’hui incontournable dans la médiation entre les parties en conflit. C’est le cas de l’acceptation que les deux parties ont fait des organisations de femmes lors des négociations de paix depuis 1999. Leur rôle ici s’explique par la place importante que la femme occupe dans la société casamançaise. En Casamance les femmes sont les gardiennes de la culture ; elles sont responsables du bois sacré où les membres de la communauté viennent se purifier avant d’entamer toute action importante de leurs vies, comme des voyages, examens et compétitions quelconques. Quel que soit sa position sur l’échelle sociale, politique et économique, un homme a toujours besoin de la bénédiction des femmes de sa communauté avant toute action. Cependant le rôle important que les femmes occupent dans la société casamançaise ne les garantit pas une place à la table lors des prises de décisions importantes.

Parmi les priorités des femmes pour une paix durable figure le déminage de leurs villages, surtout les routes qui mènent aux rizières. Cependant, parce que les femmes n’étaient pas présentes dans les instances de prise de décision sur l’emplacement des activités de déminage, les programmes de déminage n’ont pas tenu compte de leurs priorités, ciblant plutôt les routes menant aux grandes routes qui sortent des villages. Les mines qui n’ont toujours pas être enlevées empêchent les femmes de se rendre dans leurs champs et donc d’en exploiter les fruits pour nourrir leur famille. De plus, elles les empêchent de transporter et de commercialiser leurs récoltes pour générer des revenus supplémentaires pour la santé et l’éducation de leurs enfants. A cause de ces mines, les femmes se retrouvent toujours dans l’insécurité, la malnutrition et la précarité, et dans la pauvreté qui s’ensuit de tous ces phénomènes.

Nouvelles variétés culturales

Au fil des années a on a constaté l’introduction par les services techniques de l’Etat de nouvelles variétés culturales qui sont très chères et amendent à la dépendance vers les techniciens de l’Etat qui savent les utiliser. Nous avons aussi observé une utilisation de plus en plus grande de pesticides et d’eau. Cette situation nouvelle affaiblit les capacités des petits producteurs en général et les femmes en particulier. Les femmes sont obligées à vendre ou à louer leur terre, achetant de la nourriture avec l’argent qu’elles reçoivent. En effet, les femmes ne parviennent plus à couvrir les besoins de leurs familles avec les récoltes qu’elles font. Cela porte un coup dur à leur dignité quand on sait qu’en Casamance récolter suffisamment est un motif de fierté familiale et communautaire pour chaque femme.

 

Il a été constaté aussi que les nouvelles variétés introduites sont mal connues des populations et surtout des femmes dont les connaissances traditionnelles héritées de leurs ancêtres ne fonctionnent pas avec ces variétés venues d’ailleurs. Ces variétés et les pesticides qui vont avec, sont commercialisées et les femmes, étant obligées de les acheter chaque année, deviennent dépendantes des sociétés qui les commercialisent. Ces sociétés opèrent aux niveaux local, national et international. Même si les femmes n’interagissent avec ces sociétés qu’au niveau local, elles savent qu’elles sont appuyées par des sociétés plus grandes. Les femmes de la région de Kolda parlent d’une variété de riz appelé Sahel 108 qui consomme beaucoup d’engrais chimiques chèrement vendus.

Dans le département de Ziguinchor où on a introduit de nouvelles variétés de riz associées à de nouvelles modes de cuisson, il a été noté qu’il y avait des maladies nouvelles, telles que le diabète et l’hypertension artérielle. Les populations attribuent ces nouvelles maladies au changement nutritionnel. Par contre dans le département d’Oussouye moins urbanisé, plus conservatrice, et plus attaché aux traditions alimentaires, la longévité est plus grande ainsi que la bonne santé. Dans ce département on fait la cuisine dans des ustensiles en poterie localement faits par les femmes et en général les gens ne consomment pas des produits étrangers comme les bouillons culinaires et autres colorants alimentaires. Il est évident que ces constats restent à être prouvés par des études scientifiques mais ils sont suffisants pour attirer l’attention des populations locales sur la nécessité d’être plus regardant et plus résistant par rapport à ce qui se retrouve dans leur assiette.

L’insécurité dans la campagne, la faiblesse des capacités techniques des femmes, l’introduction des variétés inconnues des communautés, tous ces phénomènes ont abouti à affaiblir le statut des femmes rurales et à installer la famine dans une zone qui fut considérée autrefois comme le grenier du Sénégal.

Le renforcement des capacités des femmes

Les femmes de Casamance se structurent en groupements, associations et réseaux intercommunautaires qui leur permettent de saisir les opportunités représentées par le contexte de reconstruction post-conflit de la Casamance et par la politique de décentralisation en vigueur partout au Sénégal. Dans le contexte de résolution du conflit casamançais des programmes ont été lancés par l’Etat du Sénégal avec l’appui de ses partenaires financiers et techniques. Ces programmes, qui sont inspirés des priorités populations, comprennent l’ANRAC (Agence Nationale pour la reconstruction de la Casamance) et le PRAESC (Programme de relance des activités économiques et sociales en Casamance). Tous ces programmes ainsi que les activités des organisations de la société civile agissent de façon participative et consultent les populations dans l’élaboration de leurs plans d’action.

Ayant compris ce cadre participatif, les femmes rurales et leurs organisations exigent plus de renforcement de leurs capacités en techniques culturales, en gestion financière et en développement organisationnelle. A court terme cela leur permettra de nourrir leurs familles suffisamment, à long terme cela leur permettra de d’avoir les moyens techniques de se passer de toute aide extérieure pour l’avènement d’une agriculture saine et durable dans leurs communautés.

Nouvelles initiatives pour l’accès collectif des femmes à la propriété foncière sont aussi en train d’apparaitre. En effet même si l’accès individuel à la terre reste encore difficile pour les femmes, elles arrivent de manière collective par le biais de leurs groupements. Elles utilisent des subventions communautaires qui sont acceptées par les autorités de leurs communautés et qui leur permettent d’accéder aux périmètres maraichers qui leur appartiennent avec tous les documents légaux.

Le maintien de l’agriculture avec des semences locales et la pérennisation des connaissances traditionnelles des femmes rurales leur permettent de s’assurer de la bonne qualité des produits qui arrivent dans le plat de leurs familles. L’ASPSP (Association pour la promotion des semences paysannes) a été créée en 2003 pour répertorier les semences locales, promouvoir leur multiplication afin qu’elles ne disparaissent pas et favoriser les échanges de pratiques et de connaissances entre paysannes dans divers pays ouest africains.

Je suis convaincue qu’aujourd’hui pour voir l’agriculture africaine atteindre ses objectifs de nourrir les communautés africaines et parvenir à la souveraineté alimentaire, il faut placer les femmes rurales au cœur des stratégies et assurer que les politiques se définissent avec elles. C’est de cette façon seulement qu’elles continueront à perpétuer leur rôle de nourrir leurs communautés, s’inspirant de connaissances traditionnelles héritées de leurs ancêtres pour parvenir à une agriculture saine et durable.

Cet article a été traduit en français par Jennifer Allsopp à partir de l’article original anglais

Expose the ‘dark money’ bankrolling our politics

US Christian ‘fundamentalists’, some linked to Donald Trump and Steve Bannon, have poured at least $50m of ‘dark money’ into Europe over the past decade – boosting the far right.

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