Can Europe Make It?

Apès avoir parcouru 5.500km à travers l'enfer

Les témoignages recueillis pendant une semaine dans le seul centre humanitaire de France pour les migrants, éligibles à déposer une demande d’asile, nous montre que son travail est nécessaire, aujourd’hui plus que jamais. English

Piers Purdy
12 April 2017

«The good life»: l’enseigne surplombe le centre humanitaire de Porte de la Chapelle, au nord de Paris. Photo de Piers Purdy. Tous droits réservés.

La plupart de mes conversations au centre humanitaire de Porte de la Chapelle démarraient de la même façon,  je demandais « D’où viens-tu ? ». Dans le cas de Muhammad, âgé de 17 ans, il m’expliqua qu’il venait d’Afghanistan et qu’il avait marché plus de 5.500 km pour arriver ici.  Bien que nous étions debout dans le froid, une nuit de décembre à Paris, avec seulement un bol de soupe pour nous réchauffer,  il restait enthousiaste à l’idée de me parler, en anglais, de son voyage : le besoin de fuir l’insécurité de son pays, les insultes racistes qu’il a subies pendant son voyage et la façon dont il a perdu ses amis en cours de route. 

« L’Iran est très dangereux » me dit-il. La route de « l’exode afghan » contraint à traverser le désert, pendant plusieurs jours et nuits, avec très peu de vivres et d’eau, pour se rendre à Téhéran, la plaque tournante et le point de relais du trafic de ressortissants afghans dans le pays. « Certains de mon groupe sont morts de déshydratation dans le désert », me dit-il. Avoir été témoin du décès de ses compagnons de voyage l’a, à l’évidence, marqué. Outre les dangers de l’épuisement, la frontière afghano-iranienne est régie par la violence. Décrit comme « le petit coin le plus effrayant du monde », les dangers du trafic d’êtres humains, les mouvements insurrectionnels et la gâchette facile de la patrouille frontalière, n’en font pas un environnement appropié pour des adolescents. Il ne semblait pas vouloir en raconter les détails.

Arriver en Europe ne signifie certainement pas non plus entrer en « terre promise »: l’escroquerie, le vol et la violence continuent d’être des menaces familières dans de nombreuses régions.  En Bulgarie en particulier, un certain nombre de réfugiés du centre humanitaire ont raconté d’inquiétantes histoires de maltraitance – certains récits ont également été rapportées par les medias. Muhammad me dit que la petite somme qu’il avait réussi à conserver, après un long trajet en Europe, fut confisquée par les autorités bulgares après que le transport dans lequel il voyageait ait été intercepté. Désormais, il n’a plus rien.

« C’est Paris. Tu ne viens pas ici pour le beau temps»

Pour ces réfugiés que j’ai eu le plaisir de rencontrer durant mon séjour, le centre humanitaire de Porte de la Chapelle n’était pas encore la fin. Après être arrivés au camp, dédié aux hommes seuls (les femmes, les enfants et les familles sont accueillis séparément à Ivry, Val de Marne), les réfugiés ont le temps de se reposer, ils bénéficient d’un examen médical (physique et psychologique) et reçoivent des informations sur les procédures d’asile. Ils viennent principalement d’Afghanistan, d’Erythrée et du Soudan. Mais, après dix jours, ils quittent le camp et sont redirigés vers des centres d’accueil et d’orientation (CAO) dans différentes régions de France. L’intégration subséquente dans la société française prend le relai et c’est une expérience qui dépend surtout des personnes et de la région dans laquelle ils sont  transférés.

Le Centre Humanitaire de Port de la Chapelle est le seul camp humanitaire en France. Il diffère du camp de Grande-Synthe, près de Dunkerque – le premier camp en France à s’être conformé aux normes de l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés –, puisque ses résidents sont enregistrés dans le cadre de la procédure d’asile en France. Il diffère des autres, notamment de la très médiatisée «jungle » de Calais, car il est au sec, chaud et sûr. Il est aussi relativement exclusif, ayant toujours une capacité d’accueil limitée à 400 réfugiés maximum. 

Le centre humanitaire est un ancien bâtiment abandonné de la SNCF, dans le nord de Paris. Photo de Piers Purdy. Tous droits réservés.

Le centre se compose de deux bâtiments principaux: la « bulle », structure de 800 m² où les migrants sont d’abord reçus, où ils rencontrent le personnel et reçoivent les premiers soins ; et un deuxième bloc de béton de deux étages, qui rappelle un parking abandonné. Dans ce dernier, un design impressionnant de huit blocs codés par couleur, dotés chacun de cabines chauffées pour dormir, d’installations sanitaires et d’un coin salon. Il est bien organisé, et constitue une nette amélioration par rapport au sol froid et humide des trottoirs de Paris.

Il n’y a pas beaucoup de loisirs à l’intérieur du camp.  Sans surprises, les appareils de gymnastique et les tables de ping-pong à l’extérieur sont utilisées finalement autant que ceux de votre parc ou de votre quartier résidentiel. Le temps passe au gré des conversations et, parfois aussi à négocier avec le centre de distribution de vêtements pour avoir des jeans slim ou une paire de basket plus à la mode. 

Et le soir, les résidents sortent et se joignent à la foule rassemblée devant le centre où ils tiennent compagnie à la longue file de ceux qui n’ont pas eu la même chance de pouvoir y entrer. En hiver, la température peut descendre en dessous de zéro degrés, il pleut souvent et une ligne de voitures de police y est en permanence.  C’est là, devant les portes du centre, qu’Utopia 56, association de bénévoles, prend vie. Ils distribuent des couvertures, des boissons chaudes et de la nourriture – tout en gardant un œil attentif sur les mineurs vulnérables -, toujours prêts à se plier en quatre pour leur bien-être. Il est remarquable de voir à quel point la chaleur humaine d’un autre réfugié ou d’un bénévole – en partageant leurs centres d’intérêt, quelques blagues et des cigarettes dans le froid de la nuit -  peut apaiser les angoisses d’un jeune homme, à des milliers de kilomètres de sa maison, ne serait-ce que pendant un court instant.

Des résidents du centre montent dans le bus qui, chaque jour, répartit les réfugiés dans des « centres d’accueil et d’orientation » (CAO) à travers la France. Photo de Piers Purdy. Tous droits réservés.

QUEL EST L’INGREDIENT MAGIQUE ?

Quand j’ai demandé à Utopia 56 ce qui a rendu possible le projet à Porte de la Chapelle, on m’a dit « c’est l’enthousiasme formidable des citoyens ». Bien entendu, le centre a été soutenu par la maire de Paris, Anne Hidalgo, il a été cofinancé par la ville et l’Etat, et a été placé sous la direction générale d’Emmaüs solidarité. Mais c’est la détermination des bénévoles qui a fini par en faire un succès.

Contrairement à d’autres associations, Utopia 56 accepte des bénévoles « à court terme ». Cela permet aux citoyens qui ne seraient habituellement pas en mesure de s’engager sur le long terme, de proposer leur aide. La majorité des bénévoles sont donc des étudiants, venus de toute la France et de l’étranger pendant leurs vacances (nombre d’entre eux viennent du Royaume Uni). Il y a également ceux qui trouvent des moments libres dans leur emploi du temps, et même des retraités, qui peuvent faire du bénévolat pendant quelques heures au cours de la semaine, que ce soit en distribuant des vêtements, en donnant des cours de français ou juste en offrant une conversation amicale comme distraction lorsque le soleil se couche et le froid commence à piquer.

Par ailleurs, l’association a été encouragée par les bénévoles qui ont quitté le centre, mais ont continué à trouver les moyens d’aider : en organisant des dons, des cours de français et même des tournois de football. Cette aventure a eu son effet et l’association a pu se développer grâce à cela. Utopia 56 a démarré en 2016 avec trente bénévoles, mais grâce au bouche-à-oreille et les conséquences bénéfiques du covoiturage, un an après sa création il compte maintenant plus de 4.000 membres.

 

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de défis. L’efficacité du projet est à une bien plus petite échelle que ce qu’il faudrait et il ne faut pas chercher bien loin dans Paris pour y trouver des tentes sous les ponts, à l’abri des regards. Le démantèlement de la « jungle » de Calais – et le refus des autorités d’autoriser des dispositions alternatives d’hébergement sûres, de distribution de repas ou même de douches – rappelle les tensions sociales auxquelles nous sommes actuellement confrontés dans toute l’Europe et qui freinent les efforts de ces associations. 

La police escorte une marche pour « les droits de l’homme et les libertés fondamentales des peuples migrants » lors de la journée internationale des migrants à Paris. Photo de Piers Purdy. Tous droits réservés.

La détresse des réfugiés en Europe ne fait pas la une des journaux, mais nous devons néanmoins la garder à l’esprit. Bien qu’il y ait eu bien moins de réfugiés entrant en Europe en 2016, comparé aux 1,3 millions de 2015, déjà cette année, 20.580 ont risqué leur vie en mer et 537 personnes auraient déjà péri noyées. Et dans toute l’Europe, ceux qui essayent de s’installer sont confrontés à une violence croissante et deviennent la cible des ambitions des politiciens populistes d’extrême droite.

Les positions anti-immigration des candidats, Marine Le Pen au Front national et François Fillon chez les Républicains, ont gagné en soutien populaire. Sans nul doute, le succès de l’un d’entre eux ou de leurs points de vue au premier tour de l’élection présidentielle, emportera une vague d’incertitude sur le sort des réfugiés, qui espèrent pouvoir accéder à un avenir dans le pays, et sur le travail des associations comme Utopia 56. Après avoir parcouru 5.500 km à travers l’enfer, les jeunes hommes, les femmes et les enfants ont d’autant plus besoin d’associations comme celle-ci pour retrouver le sourire et avoir une couverture pour couvrir leurs épaules.

Nous pouvons aussi être là pour les soutenir.

Vous pouvez consulter le site d’Utopia 57 ici. 

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