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La politisation de la foi hindoue en Inde

L’hindouisme prône la tolérance, la Constitution indienne garantit la pluralité. Alors pourquoi est-ce que le communautarisme politique semant la division est-il devenu acceptable, voire même éligible, lorsque déguisé en croissance économique? En réponse à Arvind Sharma, cet article montre le côté sombre de la religion et des droits et dit que la religion elle-même peut trouver une porte de sortie. English, Español, العربية.

Fr. Cedric Prakash SJ
30 April 2014

L’Inde tire une grande fierté de sa diversité et de son pluralisme. La création de la nation islamique du Pakistan durant l’indépendance peut avoir poussé l’Inde à se déclarer comme une république séculaire, mais les moments précédant la division avaient déjà donné naissance à une frange extrémiste hindoue épousant une idéologie appelée l’Hindutva.

Vinayak Damodar Savarkar, le représentant principal du Hindutva réunissait le janmabhoomi (la patrie) et le punyabhoomi (la terre sainte), poussant à l’établissement d’une nation exclusivement hindoue. Tout en usurpant le jaïnisme, le sikhisme et le Bouddhisme en tant que parties de l’hindouisme, l’idéologie rejette la christianité et l’islam comme étant des éléments étrangers et extérieurs. En 1925, le Rashriya Swayamsevak Sangh (RSS) fut formé, une sorte de groupe de bénévoles nationalistes qui est aujourd’hui le parent de groupes comprenant le Bajrang Dal, le Vishwa Hindu Parishad et le parti politique national Bharthiya Janta Party (BJP). Ces groupes connus sous le nom de Sangh Parivar, défendent la cause de l’Hindutva en Inde. Attisant de fausses insécurités parmi la communauté majoritaire au sujet des religions non indoues, ces groupes ont fortement communautarisé des parties importantes de la société. Par conséquent, ils ont été directement responsables de beaucoup de violence et d’activités terroristes, y compris l’assassinat de Mahatma Gandhi en 1948.

En 1992, une foule constituée de hindous démolit la mosquée Babri du 16è siècle dans la ville du nord de Ayodhya, la revendiquant comme étant le lieu de naissance de Lord Ram. Les principaux dirigeants de Sangh Parivar fermèrent les yeux sur cet acte. Ceci résulta en des mois d’émeutes entre hindous et musulmans à travers tout le pays, tuant environ 2000 personnes.

En 2002, le Premier ministre de l’État du Tamil Nadu situé dans l’ouest du pays, Narendra Modi, du BJP, présida l’une des périodes les plus sanglantes de l’histoire de l’Inde indépendante. Quand un train avec des pèlerins hindous pris feu, des foules « de safran » réagirent en détruisant les maisons et les propriétés des musulmans, tuant entre 790-2000 personnes et faisant des milliers de blessés et de sans-abris. Plusieurs enquêtes journalistiques et rapports crédibles montrent que l’État complice autorisa et même encouragea ces émeutes pendant trois jours. Aujourd’hui encore, les victimes survivantes luttent pour obtenir justice, et le même Modi au pouvoir ne fait pas avancer la justice et n’exprime aucun regret pour ces pertes graves. Il a cependant été élu trois fois à la tête de l’État.

Dans ce contexte, avec les élections nationales indiennes prévues en avril 2014, l’émergence du BJP, et de la tête d’affiche du Hindutva, avec Narendra Modi comme candidat au poste de Premier ministre de la plus grande et plus diverse démocratie du monde inquiète. Modi arrive dans un contexte de très mauvaise gouvernance et de corruption honteuse de la part de la coalition gouvernementale de l’UPA au pouvoir qui est dirigée par le Parti du congrès, et influence maintenant de nombreux électeurs frustrés avec les mots « Avec Modi, les jours heureux vont arriver ». Cependant, son arrivée se fait également dans le cadre de l’extrémisme hindou. Le fait que la candidature de Modi au poste de premier ministre ait été annoncée par le RSS et non par le BJP en dit long. La convergence des deux a visiblement commencé, ce qui n’est pas de bon augure pour un pays comprenant 20 pour cent de non hindous. Avec le soutien important du monde de l’entreprise, des équipes rodées au marketing et des médias à sa botte, les vents soufflent pour le moment en faveur de Modi en dépit du fait qu’il soit le candidat dont l’Inde n’a pas besoin ou ne mérite pas.

Il est donc important d’analyser de quelle manière la marque de Hindutva de Modi, aujourd’hui appelée le « Moditva », viole les droits de l’homme dans une Inde plurielle.

L’Hindutva au cœur de la bulle de développement : L’Hindutva a, comme c’est le cas pour tous les mouvements fondamentalistes dans le monde, systématiquement voulu le pouvoir tant sur le plan économique que politique. Modi s’assure que les fruits de la puissance économique atteignent ceux qui sont importants dans le centre névralgique, comme les grandes entreprises, l’influente diaspora gujarati aux États-Unis et au Royaume-Uni, et les intérêts particuliers. Dans ses 12 années de règne au Gujarat, un petit nombre d’initiés ont amassé une immense fortune dans un quid pro quo criminel et ces derniers sont ses propagandistes en chef.

Le communautarisme ou le sécularisme n’est jamais cité. En revanche, ses principes sont énoncés dans un programme de développement. Le manifeste 2014 du BJP est éloquent sur la croissance économique, mais il promet également de construire le controversé temple Ram  sur le site de la mosquée démolie à Ayodhya. Au Gujarat, les livres scolaires décrivent Adolf Hitler comme un gestionnaire talentueux mais ne font aucune mention de l’holocauste.

Pour dissimuler sa responsabilité dans les carnages du Gujarat en 2002, il a lancé, dès leur fin, le sommet des investisseurs « Vibrant Gujarat ». De nombreux investissements privés sont réalisés mais la croissance économique est inégale. Le Gujarat de Modi a fermé 60 000 petites entreprises industrielles et applique la fiscalité la plus lourde sur les engrais tout en donnant aux entreprises les terres et l’eau à des tarifs négligeables. C’est l’un des rares États du pays où le médiateur anti-corruption obligatoire n’a jamais été nommé. Alors même que la dette de l’État triplait, il avait prévu au budget une somme de 25 milliards de roupies pour construire la plus grande statue au monde d’un leader de l’indépendance qu’il a coopté comme étant un grand hindou.

D’une certaine manière, en dépit de sa plateforme économique, Modi s’est conformé à ses discours uniquement sur les questions de l’Hindutva. Le Moditva n’est guère plus que l’Hindutva.

Accentuation de la propagande : une propagande virulente orchestrée par les sociétés de relations publiques de Modi vise à s’assurer que les indiens le voient et l’entendent partout, sur d’immenses panneaux d’affichage, sur des prospectus, dans les publicités de journaux, sur les formulaires de candidature au permis de conduire, à la radio et à la télévision. Les spécialistes de la communication de Modi sont capables de transformer des mensonges, des mythes et des demi-vérités en propositions crédibles.

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A cut out of Narendra Modi during a rally in his support on April 24, 2014 in Varanasi, India. Arindam Banerjee/Shutterstock. All Rights Reserved.

Moditva revendique le dynamisme exceptionnel du développement économique sous Modi. Mais une étude récente mesurant la performance économique moyenne des États au cours des cinq dernières années montre que le Gujarat a fait bien pire que le Bihar, l’Andhra Pradesh, le Maharashtra, le Haryana et le Tamil Nadu. L’État est classé au 13è rang de l’indice de la faim alors que près de la moitié des enfants âgés de cinq ans souffrent de malnutrition et que la pauvreté a augmenté pour atteindre 40 pour cent en dix ans.

Marginalisation des minorités : Après les omissions et les commissions dans les violences antimusulmanes en 2002, au lieu de réconcilier les différences et supprimer les polarités fondées sur l’identité, l’État a complétement marginalisé la plupart des minorités et en particulier les musulmans. Les minorités au Gujarat n’accèdent que difficilement à l’emploi et aux autres privilèges dont profitent la majorité. Par exemple, dans le cadre d’un système de bourses du gouvernement central, sur plus de 52 000 étudiants éligibles appartenant aux minorités du Gujarat, l’État n’en a pas recommandé un seul pour recevoir un financement. Le Gujarat se classe 12è dans la mise en œuvre des droits forestiers des tribus.

Pas un seul candidat musulman ne fut investi par le BJP lors des élections de 2012. Modi a fait un Sadbhavna yatra, ou tournée de la tolérance dans l’État, mais les leaders des communautés minoritaires furent contraints de prendre part à ces manifestations d’endoctrinement. Les photos furent ensuite utilisées par ses propagandistes pour prouver que leur leader ne se laisse plus aller au dénigrement des minorités. L’hypocrisie est indéniable quand, dans un entretien avec Reuters, Modi fit allusion aux musulmans morts lors des émeutes de 2002 en parlant  « d’un petit chien » passant sous une voiture sur l’autoroute.

Plus directement, en 2003, son gouvernement a voté la loi mal nommée de loi sur la liberté de religion du Gujarat, une législation anti-conversion draconienne ciblant les chrétiens et les musulmans.

Autoritarisme : Modi et ses fidèles ont fait de leur mieux pour contrôler la justice, la police, les médias et l’éducation. Le pouvoir politique non seulement essaye d’exonérer de leur responsabilité ses amis et ses supporters, mais comporte également une connotation communautariste. Par exemple, 4000 affaires liées aux émeutes furent simplement classées par la police d’État. Et même après que la Cour suprême ordonna à la police du Gujarat de rouvrir 1 958 affaires liées aux émeutes, des arrestations furent effectuées dans seulement 117 affaires. Les enquêtes contre les émeutiers musulmans sont allées beaucoup plus vite que celles concernant les émeutiers hindous.   

Alors que certains officiers et administrateurs ont courageusement défié une telle influence, et notamment l’ancien Directeur général de la police, R.B. Sreekumar et l’officier de police Sanjiv Bhatt, Modi peut instiller la peur chez la plupart des autres responsables. Ses dissidents, comme son ministre de l’intérieur Haren Pandya, ont soit été tués, soit eu des affaires judiciaires déclenchées à leur encontre ou ont dû faire face au harcèlement et à l’intimidation. Il a polarisé son propre parti, marginalisant la vieille garde. Certains de ses propres hommes du parti affirment qu’il gouverne en « terrorisant » les autres. Réagissant au BJP et à son chant du « NaMo » assimilant Modi à un dieu hindou, un haut dirigeant du BJP, Jaswant Singh, dit qu’il ne pensait pas que la « vénération d’un individu soit une attitude appropriée pour un parti politique ». Keshubhai Patel, un ancien Premier ministre du Gujarat auquel a succédé Modi, considère ce dernier comme le Hitler du Gujarat. Singh a depuis été exclu du parti et Patel l’a quitté. Alors que Modi conservera toujours l’idéologie centrale du Hindutva, son goût personnel pour le pouvoir atteint certainement des proportions mégalomaniaques : trop individualiste, trop autocratique et trop opaque.

L’impact de la politique identitaire : Alors que tous les hindous en Inde ne souscrivent pas à l’Hindutva, comprenant l’idée qu’une nation hindoue viole le caractère pluraliste de la Constitution indienne, il est indéniable que les classes moyennes et une grande partie des riches sont relativement acquises à Moditva. Il leur fournit un cocktail grisant des fruits de la mondialisation, de la puissance économique et du fondamentalisme religieux à l’état brut. La politique identitaire est, dans tout le pays, un outil politique déplorable, et son succès à récolter les votes a légitimé son utilisation. Les discours de haine permettent de sécuriser les carrières politiques. Cela s’est traduit par la destruction des valeurs et des principes démocratiques protégés par la Constitution indienne.

Modi est un vecteur de polarisation et sa propension à diviser sans vergogne a eu pour conséquence de faire vivre une grande partie du Gujarat sous l’apartheid. Cette vague de fondamentalisme et d’autoritarisme a déjà eu de sérieuses répercussions dans tout le pays.

L’Inde est un pays trop divers pour une personne enracinée dans l’idéologie communautaire. Alors qu’une majorité s’est effectivement dégagée dans l’Inde d’aujourd’hui, les gens sont conscients que chaque religion pratiquée ici est basée sur un système de valeurs particulier. Les concepts du bien (saint) et du mal (péché) peuvent différer de temps en temps. Mais il y a certains principes non négociables et universellement acceptés et protégés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ces droits transcendent toutes les croyances religieuses et toutes les idéologies, et ils intensifient également la spiritualité du religieux.

En tant que prêtre chrétien et militant des droits de l’homme, je suis convaincu que servir sa foi implique d’être profondément engagé dans la promotion de la justice. L’emblème indien, la roue de la vie, incarne la vie et les enseignements du Bouddha popularisé par le bien aimé roi Ashoka. Le Ashoka Chakra symbolise le changement d’attitude du roi qui est passé d’un comportement injuste, trompeur et violent pour aller vers la paix et l’esprit de rassemblement. Mahavir, le fondateur du jaïnisme place la non-violence au centre de ce qu’est un être humain bon. Le mode de vie islamique marie les actes d’adoration avec la générosité, les bonnes actions et l’opposition à l’injustice et au diabolique. Le gourou Nanak a propagé la notion d’égalité parmi ses fidèles de la religion Sikh. Comme le montre Sharma, l’hindouisme est lui-aussi par définition synonyme de tolérance et de dignité pour tous. Seuls ceux qui ne comprennent pas correctement la profonde spiritualité croient que la foi véritable et les droits de l’homme sont incompatibles.

Nombreux sont ceux qui en Inde aujourd’hui sont coupables de sous-estimer l’extrémisme religieux, en particulier quand il vient avec l’appât de la croissance économique et un leader vendu intelligemment. L’Hindutva de Modi et son caractère conflictuel, violent, et sectaire révèlent ses convictions. Il outrepasse l’essence même des croyances hindoues, utilisant la religion pour servir de guide non pas à une politique rassembleuse mais autoritaire et aussi dangereuse pour les hindous que pour les autres minorités. Les indiens religieux éclairés doivent condamner les mauvaises intentions des groupes extrémistes de droite de détruire ce qui est sacré dans la constitution indienne. Comme j’ai essayé de le démontrer, l’Hindutva en tant qu’idéologie viole les droits d’une Inde moderne et diverse. Le défi pour la plus grande démocratie du monde est par conséquent d’avoir la maturité de continuer d’intégrer ces systèmes de valeur qui font intégralement et depuis très longtemps partie de son histoire : la dignité et l’égalité.

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