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Qui va s’opposer à la corruption ?

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La corruption est ancrée dans le système mondial, mais alors quand est-ce que les dirigeants politiques auront le courage de s’y attaquer réellement ? English

Patrick Alley
20 June 2016

Pour certains, la corruption peut sembler être un crime qui ne fait aucune victime. Mais pour une grande partie des gens, en particulier dans les pays en développement, la corruption se traduit par la pauvreté, la maladie, l’injustice, l’inégalité, l’oppression, l’instabilité et bien trop souvent, la guerre.

L’économiste Jeffrey Sachs nous a également rappelé récemment que la corruption n’est pas un phénomène qui se produit «  ailleurs » : « Le Royaume-Uni et les États-Unis sont au cœur des violations commises à l’échelle mondiale… des centaines de milliers d’avocats, de banquiers, de gestionnaires de fonds spéculatifs, de politiciens, de comptables et de régulateurs ont délibérément élaboré un système de paradis fiscaux internationaux par et pour  les riches et qui abritent aujourd’hui plus de 20 trillions de dollars (nous parlons bien de trillions) de fonds qui échappent aux autorités fiscales, judiciaires et réglementaires ainsi qu’à l’obligation de rendre des comptes ».   

La corruption est toujours au cœur d’un grand nombre des problèmes les plus graves qui pèsent sur la scène internationale. En dépit de l’ampleur du problème, le mouvement mondial de lutte contre la corruption n’a pas vraiment pris forme avant 1993 avec l’établissement de deux nouvelles ONG : Transparency International et ma propre organisation, Global Witness. Depuis lors, nous avons acquis une meilleure compréhension de l’impact de la corruption, les gouvernements et les organisations internationales intensifient leur action pour la combattre, et un nombre plus important d’organisations travaillent sur cette problématique… Mais la corruption est toujours au cœur d’un grand nombre des problèmes les plus graves qui pèsent sur la scène internationale.

Au sens large, la corruption va à l’encontre des obligations légales des pays dans le domaine de la promotion et de la protection des droits humains. La manière dont les principaux alliés de l’Arabie Saoudite ferment les yeux devant l’épouvantable bilan du pays en matière de violations des droits humains en est un excellent exemple. L’ancien premier ministre du Royaume-Uni, Tony Blair, a notoirement suspendu l’enquête policière sur la corruption autour du contrat de vente d'armes Al-Yamamah et les britanniques continuent encore aujourd’hui de vendre des armes à l’Arabie Saoudite en dépit de sa campagne de bombardements au Yémen très décriée, qui a causé la mort de milliers de civils. Aujourd’hui, de nouvelles preuves montrent le recours aux bombes à fragmentation de fabrication britannique dans ces attaques, bien que le droit international interdise ce type d’arme.  

La corruption se traduit également par l’influence disproportionnée des entreprises sur les gouvernements et les fonctionnaires, ce qui peut entraîner des décisions allant à l’encontre des intérêts de l’électorat. Par exemple, le lobbying ou les soutiens financiers aux campagnes politiques, qui sont parfaitement licites, contribuent à renforcer cette influence. Mais les montants que certaines entreprises (souvent les industries les plus néfastes) investissent dans le lobbying contre les législations amènent à s’interroger sur qui prend vraiment les décisions.  

Il existe une multitude d’exemples de ce type d’interférence, notamment la bataille juridique livrée par l’American Petroleum Institute contre les dispositions obligatoires en matière de transparence de la Section 1504 de la loi américaine Dodd Frank qui exige que les entreprises pétrolières et minières supervisées par l’organisme américain de réglementation des marchés financiers, la Security and Exchange Commission (SEC), déclarent les sommes versées aux gouvernements pour chaque projet. Ces interférences sont également illustrées par les paroles d’un membre du parlement européen à deux de mes collègues qui défendent la directive comptable de l’Union européenne (UE) à Bruxelles (l’équivalent de la Section 1504 pour l’UE dont nous venons de parler) : « Dieu merci, vous êtes là ! Shell était là hier avec environ 140 lobbyistes ». De plus, une lettre de 2013, qui a récemment été divulguée, a montré que BP avait menacé l’UE du départ des entreprises exploitant les combustibles fossiles si des lois étaient votées afin d’accélérer le développement des énergies renouvelables, de réduire la pollution et de réglementer les sables bitumeux. L’UE a fini par céder à leurs demandes. Entretemps, de nombreux politiciens et fonctionnaires savent que leur avenir pourrait bien dépendre de l’obtention d’un emploi au sein des entreprises qu’ils ont aidées dans le cadre de leurs fonctions, ce que l’on appelle le pantouflage.

Le résultat de ceci est que de plus en plus souvent les électeurs obtiennent ce que les entreprises veulent plutôt que ce pour quoi ils ont voté. Les décisions politiques et économiques qui sont prises ne font aucun sens sur le plan économique et, de plus en plus, à l’ère de la crise climatique, sur le plan environnemental également. Par exemple, pourquoi les contribuables financent-ils 5,3 trillions de dollars de subventions annuelles au profit de l’industrie des combustibles fossiles qui est immensément riche, au moment où les estimations indiquent qu’environ 84 % des réserves connues de combustibles fossiles (pétrole, gaz naturel et charbon) ne doivent pas être extraites si nous voulons éviter un changement climatique catastrophique ? Parallèlement, ces mêmes acteurs continuent d’injecter des millions de dollars pour réfuter le changement climatique, déformer ou supprimer la science, à l’instar de l’industrie du tabac avant eux. C’est également de la corruption.

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Press Association Images/GEORGE OSODI (All rights reserved)

Over $400 billion of Nigeria’s oil wealth has been looted by companies and the corrupt ruling class over the last 60 years.


Dans les pays en développement riches en ressources naturelles, les entreprises et l’élite locale sont souvent gagnantes alors que le reste de la population est perdante, un phénomène qualifié de « malédiction des ressources ». Selon certaines estimations, plus de 400 milliards de dollars de la richesse pétrolière du Nigeria ont été pillés par les entreprises et par une classe dirigeante corrompue dans les 60 années qui ont suivies la découverte du pétrole dans le pays. Par exemple, une enquête de Global Witness et des autorités italiennes a révélé que Shell et ENI, le géant italien, ont payé 1,1 milliard de dollars pour obtenir l’OPL245, probablement le plus grand bloc offshore pétrolier du Nigeria, dans un accord marqué par la corruption. Shell et ENI ont versé l’argent sur un compte séquestre du gouvernement nigérian en sachant que ces sommes seraient créditées au profit d’une entreprise du nom de Malibu Oil & Gas. Cette entreprise s’avère être la propriété de Dan Etete, un ancien ministre du pétrole sous le régime d’Abacha, qui avait lui-même attribué le bloc.

De même, la corruption permet l’accaparement des terres qui accompagne souvent l’extraction des ressources naturelles, l’agro-business et l’exploitation forestière. Quand les gens sont chassés de leurs terres, leur mode de vie et l’environnement dont ils dépendent pour leur nourriture, leur carburant et leur médecine, est détruit, pollué et perdu à jamais, que ce soit pour eux ou pour nous.

Cette situation débouche inévitablement sur l’incapacité du système judiciaire à protéger leurs droits et trop souvent les autorités chargées du  respect de la loi, qui devraient constituer leur dernière ligne de défense, sont celles qui les répriment le plus durement. Sans d’autre choix que de protester, ces populations sont les victimes d’un combat dont l’existence même est ignorée par la plupart d’entre nous. L’année dernière, nous avons rapporté qu’au moins deux personnes sont assassinées chaque semaine en défendant leurs terres contre des projets d’aménagements dont ils ne veulent pas.  

Mais un certain nombre d’évolutions positives récentes ont eu lieu. La conférence contre la corruption, tenue par le Premier ministre britannique, David Cameron en mai 2016, a été une étape importante pour faire de la corruption une question majeure. Le gouvernement de Cameron a pris de nombreux engagements prometteurs, rendant notamment plus difficile le blanchiment d’argent par le biais de l’immobilier au Royaume-Uni. Mais il reste encore beaucoup à faire. En effet, lors de cette conférence, le mécontentement a été reconnu par John Kerry, le Secrétaire d’État américain : « l’extrémisme que nous voyons dans le monde aujourd’hui résulte largement de l’exaspération des gens face à un système jugé comme étant biaisé… les gens sont en colère et cette colère ne va aller qu’en grandissant à moins de remédier à cette situation et d’essayer de prouver aux gens qu’un système juste peut être mis en place. »

Nous devons nous appuyer sur cette prise de conscience et sur cette colère et aller au-delà de la reconnaissance des risques vitaux, pour notre société, engendrés par la corruption : de véritables solutions sont aujourd’hui nécessaires. Nos dirigeants ont juste besoin d’avoir le courage de confronter les intérêts corporatistes qui empêchent la mise en œuvre de ces solutions.

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