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Une question de valeurs: les normes en matière de droits humains et la tolérance envers les inégalités

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En utilisant les principes de non-discrimination et d’égalité de statut, les droits humains ont le potentiel de combler le vide éthique dans le domaine économique. Une contribution au débat d’openGlobalRights sur les inégalités économiques et les droits humainsEspañolEnglish

Sakiko Fukuda-Parr
22 December 2015

Ce débat sur les inégalités en tant que problème relevant des droits humains s’est jusqu’à présent concentré sur l’importance capitale des droits humains face aux inégalités et vice versa, plutôt que sur la valeur intrinsèque de l’égalité en tant que norme des droits humains. Tandis que Samuel Moyn affirme que le régime et les mouvements des droits humain ne peuvent pas apporter énormément au combat contre les inégalités, Philip Alston, Juan Pablo Jiménez, Radhika Balakrishnan et James Heinz affirment que les inégalités entravent la réalisation des droits humains. Cependant, c’est en exprimant clairement l’importance de l’égalité comme norme sociale, et des inégalités en tant qu’injustice, que les théoriciens et les praticiens des droits humains peuvent apporter une contribution essentielle à ces débats sociaux et politiques contemporains.

Les attitudes sociales sur les inégalités sont un facteur essentiel dans la politique du changement. À moins que les inégalités ne soient considérées comme un problème, les mesures redistributives ne recevraient aucun soutien. Les inégalités sont-elles mauvaises ? Quel niveau d’inégalité est acceptable ? Rares sont ceux qui plaideraient en faveur d’une société complètement égalitaire. Les inégalités qui résultent de différences au niveau des efforts et des aptitudes ne sont que juste récompense et apportent l’incitation nécessaire à travailler assidûment. À quel point l’opinion publique commence-t-elle à considérer les inégalités comme étant « excessives » ou « extrêmes » ? Les enquêtes montrent une grande divergence selon les pays et les individus sur les attitudes envers les inégalités en tant que problème.

La recherche sur la tolérance envers les inégalités a axé son approche sur les griefs individuels portant sur la situation personnelle relative en matière de revenu dans le cadre de la théorie du choix rationnel et non pas comme une question d’éthique et de préoccupation sociale. Les grandes théories économiques (p.ex. le théorème de l'électeur médian ou « l’effet tunnel de Hirschman) basées sur l’hypothèse de la poursuite de l’intérêt particulier, théorisent le fait que les attitudes envers les inégalités et le soutien en faveur de la redistribution dépendent de la position occupée par un individu spécifique sur l’échelle de répartition des revenus et de la richesse, et la tolérance dépend de si cet individu se sent lésé par cette position, soit à un moment donné, soit en terme de mobilité future. L’intolérance envers les inégalités augmenterait probablement avec l’accroissement du niveau des inégalités. Cependant la recherche n'a pas trouvé beaucoup de données empiriques venant soutenir ces propositions.

Les gens rejettent les inégalités extrêmes comme étant injustes, quelle que soit la situation économique et l’intérêt personnel. Cette approche ne tient pas compte des préoccupations sur les inégalités en tant que phénomène indésirable de la société. Ces préoccupations ne sont pas dues au fait d’avoir moins que les autres, mais au fait que les individus adhèrent aux valeurs égalitaires. Comme Amartya Sen le fait remarquer, les attitudes quant aux inégalités font partie des valeurs éthiques de l’individu, un point de vue sur ce qui est bien ou mal sur le plan moral. Les gens rejettent les inégalités extrêmes comme étant injustes, quelle que soit la situation économique et l’intérêt personnel. Ces points de vue sont souvent des constructions sociales façonnées par les normes culturelles qui varient considérablement selon les sociétés et les périodes de l’histoire. Des études empiriques sont venues montrer que les différences en matière de tolérance des inégalités peuvent être expliquées par les valeurs culturelles. Par exemple, Marc Suhrcke a relevé des différences importantes entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest que l’on peut attribuer aux différentes normes culturelles envers les inégalités qui sont enracinées dans l’histoire. En utilisant les données de 26 pays, Malte Lübker a conclu que l’intolérance pour les inégalités et le soutien public en faveur de la redistribution n’est pas motivée par le niveau des inégalités. Il affirme que c’est attribuable aux normes de justice sociale, et conclut que « la théorie traditionnelle du choix rationnel est mal équipée pour comprendre un phénomène qui implique des jugements de valeur et des considérations morales ».

En effet, les débats publics actuels portent sur l’immoralité des inégalités aux niveaux qui ont été atteints aujourd’hui. L’indignation est dirigée contre les inégalités extrêmes qui résultent d’institutions inéquitables produisant et reproduisant les inégalités qui touchent les revenus et la richesse, mais aussi les opportunités et le pouvoir politique. Les défenseurs de la réduction des inégalités, de Joseph Stiglitz à Oxfam, n’affirment pas que les inégalités sont excessives de manière abstraite, mais dans le contexte qui se traduit par la confiscation des processus politiques démocratiques et de la libre-concurrence de marché.

La vague de protestations dans le monde révèle les griefs contre l’injustice et les échecs de la démocratie qui se traduisent en inégalités. Une étude des protestations dans le monde (843 protestations dans 84 pays couvrant 92 % de la population mondiale dans toutes ses régions) sur la période allant de janvier 2006 à juillet 2013 conclut que « la majorité des protestations mondiales en faveur de la justice économique et contre l’austérité montrent l’indignation des gens devant les inégalités flagrantes entre les citoyens ordinaires et les entreprises et les personnes riches ». Même les riches et les puissants sont concernés. En se basant sur une enquête de 2014, menée auprès de 1 500 grands dirigeants mondiaux issus du monde des affaires, de la politique, du milieu académique et de la société civile, le Forum économique mondial signale que l’accroissement des disparités de revenu est le deuxième sujet de préoccupation le plus important, après les tensions au Moyen-Orient.

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Flickr/Julien Lagarde (Some rights reserved)

Une étude des protestations dans le monde sur la période allant de janvier 2006 à juillet 2013 conclut que « la majorité des protestations mondiales en faveur de la justice économique et contre l’austérité montrent l’indignation des gens devant les inégalités flagrantes entre les citoyens ordinaires et les entreprises et les personnes riches ».


Les préoccupations actuelles portent sur l’injustice liée aux inégalités que les sciences économiques n’ont pas les moyens d’exposer clairement. Les outils de l’analyse économique aident à concevoir des politiques efficaces pour combattre les inégalités. Ils peuvent également révéler les effets destructeurs des inégalités sur la croissance économique et sur le développement humain. Mais ces outils passent sous silence la valeur intrinsèque de l’égalité comme norme sociale, et des inégalités en tant qu’injustice. Les normes et les principes des droits humains peuvent aider à combler ce vide éthique dans le domaine économique. Les principes d’égalité de statut et de non-discrimination offrent une alternative dans l’analyse des inégalités. Ce cadre d’analyse est fondé sur la valeur intrinsèque de l’égalité comme norme sociale et examine le rôle des institutions inéquitables en tant que source des inégalités.

Paradoxalement, c’est ce qui motive ce débat d’openGlobalRights et la manière dont chaque contributeur perçoit le problème, à commencer par Alston, qui qualifie le niveau actuel des inégalités « d’obscène » dès la première phrase de son essai. Il continue en affirmant que les inégalités sont un problème relevant des droits humains en se fondant sur le fait que les inégalités entravent la réalisation des droits. Le principe de l’égalité  de statut, comme quoi tous les humains naissent et demeurent libres et égaux en droits, ne devrait pas être considéré comme étant la seule référence aux inégalités dans le domaine des droits humains. Ses implications sont beaucoup plus larges dans le domaine politique : égalité des droits à l’éducation, à la santé, à faire valoir son opinion et ainsi de suite. C’est une contribution essentielle au débat en cours et à la recherche sur les aspects politiques et économiques des inégalités.

Il est aujourd’hui nécessaire d’exprimer de manière plus cohérente les normes relevant des droits humains et les inégalités en tant qu’injustice, ce qui n’est actuellement pas suffisamment, voire pas du tout,  le cas. Réduire les inégalités et gagner le soutien du public en faveur de la redistribution exige de changer les valeurs sociales. Le rôle essentiel de la communauté des droits humains est de diffuser la norme d’égalité des droits.

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