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Pour préserver les droits humains, les modèles organisationnels doivent évoluer

Les droits humains pourraient tirer profit de l’évolution qui touche la technologie, le monde caritatif, le milieu des affaires et la société, mais son modèle économique tarde à s’adapter à ces changements. Une contribution au débat d’openGlobalRight sur les nouveaux modèles pour les droits humains. EnglishEspañol

Dans le monde entier, les évolutions du paysage politique desservent la défense des droits humains : la  victoire de Trump est la manifestation la plus récente de ce phénomène.

Le cadre juridique international des droits humains de l’après-guerre et l’idéologie néolibérale au cœur de la mondialisation économique de ces vingt-cinq dernières années reposent sur le principe de limitation de la souveraineté nationale. Mais la souveraineté riposte contre ces deux éléments.

Les conséquences pour les États-Unis font aujourd’hui l’objet de réactions d’inquiétudes manifestes, mais dans d’autres régions du monde, les dégâts occasionnés sont déjà importants. Et dans de nombreux pays, les ONG, qui sont en première ligne dans le combat pour le respect des droits humains, sont des cibles particulièrement exposées.

Comme l’aborde le débat d’openGlobalRights sur la fermeture de l'espace, de très nombreux gouvernements nationaux, quelque soit leur système politique, ont dénoncé le financement étranger qui intéresse la plupart des ONG locales. Tous les pays sont touchés à l’exception des pays les plus développés. Le but est de diaboliser les ONG en utilisant des termes populistes, les qualifiant d’agents au service de valeurs et d’intérêts étrangers et hostiles. Afin de renforcer cet ostracisme, les gouvernements ont adopté de nouvelles politiques qui privent les ONG de l’oxygène apporté par les financements caritatifs étrangers.

Une des réponses a consisté à rechercher des soutiens financiers au plan local.  Mais il n’est pas réaliste de rechercher des sources locales de financements d’importance sans répondre au problème structurel plus vaste qui se pose, sur la manière dont les organisations peuvent se préparer au mieux afin de restaurer leur légitimité, de s’attaquer aux raisons politiques qui sous-tendent les attaques sur la société civile à l’échelle mondiale, et de saisir les opportunités fournies par les évolutions technologiques, et plus largement, sociétales.  

Le développement d’un « modèle économique pour les ONG » dans le domaine des droits humains

Dans une large mesure, les droits humains ont été renforcés au cours des cinquante dernières années par l’émergence des ONG de défense des droits humains et de leurs activités de plaidoyer centrées sur la société civile. Aux côtés des ONG de portée internationale, basées dans les capitales des pays du Nord, comme Amnesty International et Human Rights Watch, les ONG nationales (telles que CELS en Argentine et le Legal Resources Center en Afrique du Sud) se sont développées pour devenir leurs homologues et ont soutenu le changement social en s’appuyant tant sur le cadre international des droits humains que sur les cadres juridiques nationaux.

Les évolutions mondiales qui étaient alors en cours, notamment la démocratisation de la vie politique et l’émergence d’économies de marché interconnectées, ont suscité l’apparition et le développement de nouvelles ONG dont l’ancrage est local. L’émergence des sociétés civiles dans le monde entier a facilité le changement social permettant de protéger durablement les droits humains via la mise en place d’approches de gouvernance véritablement pluralistes et participatives au plan national. Par conséquent, dans le domaine des droits humains, les donateurs ont fortement investi dans les nouvelles organisations. De plus, les ONG internationales se sont dotées de nouveaux moyens afin de renforcer leurs capacités et de créer des liens entre elles, et elles bâtissent ensemble de vastes réseaux transnationaux pour faciliter la répartition des ressources financières, informationnelles et autres.


Pixabay/geralt (Some rights reserved)

Current human rights business models are complicated transnational networks built to facilitate a variety of functions--each level of these networks may be in need of critical examination.


Dans ce contexte, un modèle économique standard et aisément reproductible pour les organisations locales des droits humains a été mis en place et s’est généralisé. Les militants, dans le domaine entrepreneurial, social et politique, identifient un problème sociétal qu’ils souhaiteraient traiter en ayant recours aux méthodes des droits humains. Via des réseaux d’information de plus en plus ouverts, ils découvrent des exemples ou des savoir-faire sur la manière de transformer leur théorie du changement en projets finançables. Ils s’appuient ensuite sur les mêmes réseaux internationaux pour assurer le financement de projets auprès de donateurs étrangers (principalement de grandes fondations institutionnalisées ou des programmes publics d’aide au développement bilatéral ou multilatéral) pour financer les activités nécessaires à l’application de leur théorie du changement en matière de droits humains.

Le monde est effectivement en train de changer mais pas de la manière anticipée par les mouvements des droits humains. Sur la scène nationale de la plupart des pays, le manque de légitimité dans la manière dont les réseaux et les organisations de défense des droits humains se sont organisés est de plus en plus flagrant. Les gouvernements, qui considèrent l’engagement citoyen comme une nuisance,  peuvent aisément tirer profit de cette situation.

Vu l’acuité  des menaces actuelles, il est judicieux de reconsidérer le « modèle économique » prévalent des droits humains. Pour de nombreuses organisations de défense des droits humains, l’ordre du jour semble être un retour aux pratiques consistant à s’organiser localement. Simultanément, les évolutions qui touchent la technologie, le monde caritatif, le milieu des affaires et la société offrent des opportunités pour améliorer la protection des droits humains de manière novatrice et ainsi optimiser l’impact, la viabilité et la résilience des efforts en cours. Vu l’acuité des menaces actuelles, il est judicieux de reconsidérer le « modèle économique » prévalent des droits humains.

Qu’est-ce qu’un modèle économique ?

Dans sa version anglaise, Wikipédia définit le modèle économique, de manière peu pertinente, comme : « la manière dont une organisation créé, délivre, et capture la valeur, dans un contexte donné, économique, social, culturel ou autre. » La Harvard Business Review, en citant Michael Lewis s’exprimant sur la bulle internet à la fin des années 1990, utilise des termes plus simples : « Son véritable sens se résume à la manière dont vous prévoyez de gagner de l’argent ». Plus généralement, dans la littérature économique, le sens du terme est devenu de plus en plus élaboré, bien qu’il varie selon le contexte. En substance, il se réfère aux diverses caractéristiques fondamentales d’une entreprise spécifique, y compris la « proposition de valeur » (ce que l’entreprise produit et vend), les activités et les ressources dont elle a besoin, la structure de coûts, les sources de revenus et les moyens permettant d’identifier les clients et d’établir un contact avec eux.

Pour la plupart des organisations de défense des droits humains basées dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, le modèle économique comprend la création d’une entité à but non lucratif qui mène des activités publiques de plaidoyer sur une, ou plusieurs, questions relatives aux droits humains ou pour le compte d’un (ou plusieurs) groupe vulnérable. Ces activités sont financées principalement via des subventions dont l’origine se trouve à l’extérieur du pays.

Généralement, les entités à but non lucratif sont éligibles au statut d’organisme caritatif dans leur propre pays, ce qui permet d’obtenir des avantages fiscaux et d’autres types de facilités. Ces avantages, permettant de libérer des ressources financières essentielles au maintien des activités, sont parfois décrits comme étant des éléments essentiels d’un environnement juridique favorable à la société civile. Mais le statut d’organisation à but non lucratif, ou d’organisme caritatif, comporte également des contraintes en justifiant l’ingérence éventuelle de l’État au motif que l’octroi de ce statut se traduit par l’affectation de ressources publiques au profit de l’organisme caritatif, sous forme de subventions, et que l’État a le devoir de préserver ces ressources.

Mais d’autres options existent. Les solutions alternatives traditionnelles intègrent les organisations communautaires informelles, les organisations syndicales et les mouvements sociaux. Les approches plus récentes comprennent notamment l’exploitation des évolutions technologiques (via les médias sociaux, les sites web ou les applications) et la collaboration novatrice avec le milieux des affaires.

Voici certaines des stratégies qui peuvent être considérées par les organisations qui veulent repenser leurs structures existantes, qu’elles soient en phase de démarrage ou déjà en activité depuis longtemps :

  1. Revenir aux formes traditionnelles d’organisation qui sont moins dépendantes d’activités coûteuses et professionnalisées avec dans certains cas, l’exploitation de l’évolution du bénévolat professionnel (« pro bono »).
  2. Adopter les technologies de pair à pair (peer-to-peer) et de production participative  via les sites de crowdfunding, les campagnes hashtag et les applications qui facilitent le suivi des droits humains via la collecte, l'analyse et l'organisation des données.
  3. Développer des systèmes de collecte de fonds au niveau local qui s’appuient sur les adhésions, comme Amnesty International en Inde et d’autres ONG dans les pays du Sud ont commencé à le faire.
  4. Créer de nouvelles sources de revenu via des approches entrepreneuriales qui exploitent les forces du marché afin de générer des revenus basés sur les services payants.
  5. Perturber les pratiques commerciales abusives dans un secteur spécifique, comme l’emploi de migrants en tant que personnel de maison, en créant des entreprises alternatives, socialement responsables.
  6. Soutenir des stratégies qui s’appuient sur l’influence des investisseurs, des consommateurs, des grandes entreprises et des marques internationales, comme Oxfam et d’autres ONG l’ont fait sur un certain nombre de problématiques.

Des exemples existent déjà dans chacune de ces catégories et commencent à ouvrir de nouvelles voies. Mais de nombreux autres exemples seront nécessaires pour que le mouvement des droits humains puisse maintenir ou développer ses forces au niveau national, partout dans le monde.

About the author

Edwin Rekosh is the director of human rights initiatives and visiting professor of law at Cardozo School of Law where he is launching Human Rights Forward, an initiative to create new solutions for combating suppression of civil society groups and advancing human rights. He is also an adjunct faculty member at Columbia Law School and is the founder of PILnet (The Global Network for Public Interest Law). Twitter: @EdRekosh.

Edwin Rekosh es director de las iniciativas de derechos humanos y profesor visitante de Derecho en la Facultad de Derecho Cardozo, donde está poniendo en marcha Human Rights Forward, una iniciativa que busca crear nuevas soluciones para combatir la represión de los grupos de la sociedad civil e impulsar los derechos humanos. También es profesor adjunto en la Facultad de Derecho de Columbia y el fundador de PILnet (The Global Network for Public Interest Law). Twitter: @EdRekosh.

Edwin Rekosh est le directeur des initiatives en faveur des droits humains et professeur invité de droit à la faculté de droit Cardozo où il supervise le lancement de Human Rights Forward, une initiative visant à créer de nouvelles solutions afin de lutter contre les attaques à l’encontre des organisations de la société civile et de promouvoir la cause des droits humains. Il est également membre associé du corps enseignant de la faculté de droit de Columbia et il est le fondateur de PILnet (Réseau mondial du droit d’intérêt public). Twitter : @EdRekosh.

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