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Les militants et le droit en Haïti : des campagnes de défense des droits de l’homme multi-niveaux pour obtenir justice

Un partenariat entre une organisation des droits de l’homme haïtienne et son partenaire américain est devenu le moteur d’une campagne visant à obtenir justice pour les victimes haïtiennes du choléra. Ce mouvement populaire a-t-il suffisamment mobilisé la communauté internationale pour amener des changements réels et durables ? English


Chris Jochnick a récemment posé une question éminemment importante lorsqu’il a demandé si les cours de justice, les militants et les avocats pouvaient réellement faire la différence en matière de pauvreté. Je pense que nous pouvons sans crainte dire que c’est le cas. Actuellement, un partenariat entre l’organisation des droits de l’homme haïtienne, le Bureau des avocats internationaux, connue sous le nom de BAI, et leur partenaire basé aux États-Unis, l'Institute for Justice and Democracy in Haiti (IJDH), constitue le moteur d’une remarquable campagne internationale multi-niveaux et multi-forum visant à obtenir justice pour les victimes de l'épidémie de choléra haïtienne d’octobre 2010.

Il est important de noter que la campagne n’a pas commencé dans les bureaux d’un avocat ou au siège d’une ONG. Elle a été lancée dans les rues d’Haïti. Les haïtiens ont un héritage glorieux en matière de militantisme populaire qui remonte à la seule rébellion d’esclaves réussie dans l’histoire et l’évincement ultérieur de dictateurs comme Jean-Claude Duvalier. Ainsi, dans les jours suivant l’épidémie d’octobre 2010, les haïtiens s'organisèrent et manifestèrent par milliers à l’extérieur des bases de l’ONU dans le pays, demandant jistis ak reparasyon, justice et réparations, pour les dévastations vécues.


Ansel/Flickr (Some rights reserved)

A placard from a protest against MINUSTAH on the one-year anniversary of cholera outbreak, for which the UN peacekeeping mission is blamed by many Haitians.


Mais les bases sur lesquelles repose mon optimisme sont mieux illustrées par une scène récente se passant un matin dans les bureaux du BAI à Port-au-Prince. Ce matin-là, dans une zone ouverte derrière le bâtiment, vingt femmes appartenant à un groupe vivant juste à l’extérieur du bidonville de Cité Soleil tiennent une conférence de presse demandant à ce que les femmes soient plus nombreuses à être nommées à des postes gouvernementaux. “Ti machan [les femmes tenant un commerce dans la rue] et les agricultrices sont le moteur du développement d’Haïti donc elles devraient prendre part aux décisions » déclara l’une des responsables du groupe aux reporters. La conférence de presse faisait suite aux vives manifestations de centaines d’haïtiennes devant les ministères.

Sur le parvis des bureaux du BAI reconstruits après les dégâts causés par le tremblement de terre de janvier 2010, cinq étudiants d’une école de droit américaine sont assis devant leur ordinateur portable, des cartons de documents à leur coté. Recrutés par l’IJDH, les étudiants passent leurs vacances scolaires à entrer des données sur des milliers de réclamations faites par des clients du BAI. Ces clients sont parmi les plus de 600 000 haïtiens qui ont été malades ou qui ont perdu des êtres chers au cours de l'épidémie de choléra déclenchée par le rejet imprudent de déchets humains non traités de la part des troupes des Nations unies.

Les étudiants en droit haïtiens viennent juste de quitter les bâtiments du BAI pour aller observer et collecter des déclarations dans des camps de personnes déplacées qui n’ont pas reçu les services promis en matière de toilettes et d’eau propre. Le directeur du BAI, Mario Joseph, qui est sorti de la pauvreté rurale pour devenir l’un des principaux avocats des droits de l’homme en Haïti, est à Genève le même jour, témoignant dans le cadre de l’examen du bilan d’Haïti en matière de droits de l’homme par l’ONU.

Entre-temps, un homme sort d’une pièce à l’arrière du bâtiment, en portant une pile de journaux. C’est le journal Haïti Liberté, distribué aux États-Unis, au Canada et en Haïti, et dont le siège en Haïti se trouve ici au BAI. En 2011, Haïti Liberté, en partenariat avec le magazine américain The Nation et le groupe de sensibilisation à la transparence WikiLeaks, s’est appuyé sur des milliers de câbles diplomatiques d’ambassades américaines du monde entier pour une série d'articles accablants sur la politique américaine en Haïti.

L’homme distribuant les journaux se nomme Yves Pierre-Louis, reconnaissable avec sa barbe grisonnante et sa chemise à carreaux comme l’une des personnes en première ligne de plusieurs manifestations récentes à Port-au-Prince ainsi que dans ses environs. Pour Pierre-Louis, l’éditeur haïtien de Haïti Liberté, il est parfaitement logique que BAI accueille ce mélange de litiges, d’organisation des communautées et de partenariats internationaux. Pierre-Louis attire notre attention sur la plateforme des « quatre E » (Education, Emploi, Environnement, et État de Droit) du Président haïtien Michel Martelly et il souligne le fait que celle-ci n’existerait pas sans la demande des haïtiens au Président d’agir. « Oui le droit existe sur le papier en Haïti » dit Pierre-Louis. « Mais la corruption est tellement forte que les pauvres ne peuvent pas se permettre la justice. Alors nous devons organiser des manifestations et des protestations pour forcer le juge à l’équité et le Président à respecter les droits des pauvres. »

Comme le fait remarquer Jochnick, le mouvement des droits de l’homme a souvent eu des difficultés à suivre une approche renforçant la base et à adopter les droits économiques et sociaux en tant qu’objectif. Mais la scène à Port-au-Prince démontre qu’il y a au moins un modèle international de partenariat Sud-Nord qui associe efficacement les outils traditionnels des droits de l’homme, comme les poursuites en justice, avec une approche du bas vers le haut, accompagnées d’un engagement total en faveur de l’abolition des injustices écrasantes qui génèrent une pauvreté rampante.

C’est seulement après ces efforts populaires que la communauté internationale des droits de l’homme a commencé à se mobiliser sous l’impulsion du BAI et de l’IJDH. Maintenant, la campagne comprend des actions directes en Haïti et devant le siège de l'ONU à New York, des actions de plaidoyers envers les États membres de l’ONU, des campagnes média, un film documentaire récompensé par un prix, des rapports scientifiques et universitaires, des pétitions et d’autres éléments composant cet effort.

Et il y a en effet des poursuites contre L’ONU pour le compte de milliers de victimes du choléra. Les plaidoiries devraient se tenir le 23 octobre dans l’affaire Georges et al. c. United Nations et al. Les poursuites en justice sont importantes, mais elles n’occultent pas les autres éléments de cette action de plaidoyer. En fait, l’affaire du choléra est seulement une partie de l’ensemble de l’agenda en matière de droits de l’homme qui est poursuivi par le BAI et l’IJDH. Le partenariat a également dirigé les efforts visant à poursuivre en justice l'ancien dictateur Duvalier pour ses crimes contre les droits de l’homme. Il a également été un élément clef de la coalition répondant aux viols dans la période suivant le tremblement de terre, et a constamment fait pression en faveur d'élections libres et justes en Haïti.      

Mon récent livre sur ce partenariat, How Human Rights Can Build Haiti, (Comment les droits de l’homme peuvent construire Haïti) illustre la manière dont les actions de plaidoyer en matière de droits de l’homme–à condition que les droits économiques et sociaux soient inclus et que le renforcement des mouvements populaires demeure un soucis constant–peuvent vraiment construire Haïti. Et cela peut également contribuer à construire une vie meilleure pour les pauvres du monde entier.


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