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Ensemble dans la prière : les droits de la femme et la religion au Maroc

Les experts disent qu’au Maroc, la religion et les droits de l’homme sont des forces qui s’opposent, en particulier concernant les droits de la femme. Notre sondage d’opinion sur les droits de l’homme dresse un tableau plus nuancé. Une contribution au débat d’openGlobalRights sur l'opinion publique et les droits de l’homme.  English, العربية

Les idées des droits de l’homme sont souvent vues comme fortement laïques. Pour un grand nombre de personnes, elles sont directement en conflit avec la religion, alors que pour d’autres elles ressemblent, dans le meilleur des cas, à un « couple mal assorti ». Au cours de l’année qui vient de s’écouler, openGlobalRights a publié une série d'articles sur la religion et les droits de l'homme soulignant ces points de convergence et de divergence.

Certaines critiques dénotent les prises de positions avérées de l'islam sur les femmes comme étant particulièrement problématiques et dépeignent les femmes comme les victimes de structures religieuses oppressives ou comme étant politiquement endoctrinées. D’autres soulignent que le problème vient des fondements de l’islam dans les textes sacrés plutôt que de l’humanisme laïc universel.

Au premier abord, le mouvement en faveur des droits de la femme au Maroc, un pays fortement pieux et pratiquant, semble mettre l’accent sur ces tensions. Les militants marocains des droits de la femme ainsi que leurs opposants ont centré leur débat en termes « de laïcité contre le fait religieux », et ils ont tous réussi à mobiliser largement l’opinion publique.

Cependant, notre sondage d'opinion sur les droits de l'homme au Maroc, basé sur une étude réalisée en 2012 auprès de 1100 adultes résidant à Rabat, à Casablanca et dans les zones rurales environnantes, suggère que cette polarisation entre le fait laïc et le fait religieux pourrait être une altération de la réalité par les élites. Parmi les citoyens, la question est plus nuancée.


Flickr/Geraint Rowland (Some rights reserved)

Moroccan women walk to a mosque in Marrakesh.


La lutte dans les années 1990 sur le code marocain de la famille fut un moment notoirement conflictuel dans l’histoire de la reconnaissance des droits de la femme dans le pays. En 1992, une pétition appelant à la réforme du code du statut personnel et du droit de la famille fondé sur la  Sharia (Moudawana) rassembla un million de signatures.

Cette campagne réformatrice mobilisa largement tant les partisans que les opposants. En 2000, les manifestants se livrèrent à un véritable duel : tandis que « des dizaines de milliers de personnes représentant les organisations de défense des femmes, les mouvements des droits de l'homme et les partis politiques (et au moins six ministres du gouvernement) marchèrent dans la capitale, à Rabat, pour montrer leur soutien », un demi-million d’opposants se rassemblèrent à Casablanca pour protester contre la  « sécularisation » du droit de la famille basé sur la religion. Une coalition d’organisations islamistes organisa la manifestation contre la réforme, et les femmes islamistes étaient fortement représentées lors de ce rassemblement, clamant que la réforme du Moudawana perturbe l'unité familiale. Alarmé par le tollé général, le Roi suspendit la réforme. Néanmoins, le mouvement féministe marocain continua sa mobilisation et ses actions de plaidoyer. Le Roi approuva finalement le nouveau code de la famille et le parlement l'adopta dans la législation en 2004.

La rhétorique habituelle sur le mouvement des femmes au Maroc oppose fortement la religion et les droits de l’homme. Elle suggère que les marocains dont les convictions religieuses sont les plus fortes ou qui sont le plus impliqués dans leur religion seraient plus critiques envers les organisations locales de défense des droits de l’homme (OLDDH) qu’ils verraient comme prônant des réformes qui sont en contradiction avec les enseignements religieux. Notre étude révèle cependant que le fait de s’impliquer dans les institutions religieuses et de pratiquer une version plus personnelle de la religion peut fonctionner différemment.

Premièrement, prenez la confiance des citoyens marocains dans les organisations locales de défense des droits de l’homme. Nous avons demandé aux personnes interrogées quel était leur niveau de confiance dans les organisations locales de défense des droits de l’homme (OLDDH), sur une échelle de 4 avec 1 signifiant « aucune confiance » et 4 signifiant « une confiance élevée ». Comme le suggère le diagramme 1, quand il s’agit de faire confiance aux organisations locales de défense des droits, la religion n’est pas nécessairement incompatible avec les droits de l’homme.  Bien que les marocains qui fréquentaient les mosquées au moins une fois par semaine avaient en effet un niveau de confiance moins élevé, ceux qui déclaraient prier plus souvent avaient un degré de confiance significativement plus élevé dans les OLDDH.

Ceci suggère une distinction entre la religiosité institutionnelle, mesurée par la fréquentation des mosquées, et la religiosité personnelle, mesurée par la fréquence des prières. Même si la religiosité institutionnelle au Maroc est en effet associée à un niveau moindre de confiance dans les organisations locales de défense des droits, comme la rhétorique habituelle le suggère, la religiosité personnelle est liée à un niveau de confiance plus élevé, une découverte surprenante.

Nous avons également interrogé les personnes sur leur définition des « droits de l’homme », leur demandant dans quelle mesure elles associaient ce terme avec d’autres phrases. Nous avons trouvé que les marocains associaient le plus fortement les « droits de l’homme » avec « la protection des droits de la femme » encore plus qu’avec « la protection des personnes contre la torture et l’assassinat » ou la « promotion de la justice socio-économique ».

Le public marocain identifie en effet les droits de l’homme avec le mouvement en faveur des femmes et les réformes du Moudawana, mais la question reste ouverte pour ce qui est de savoir si les marocains voient cela de manière positive ou négative.

Pour l’évaluer, nous nous sommes penchés sur la relation entre la définition des « droits de l’homme » en tant que « droits de la femme » et la confiance des personnes interrogées dans les organisations locales de défense des droits. À notre surprise, nous avons trouvé que celles qui considèrent les droits de l’homme comme les droits de la femme sont plus, plutôt que moins, confiantes envers les OLDDH. Les marocains qui définissent les droits de l’homme en tant que droits de la femme ont une vision plus positive des organisations locales de défense des droits.

En d’autres mots, le fait d’associer les droits avec le féminisme ne représente pas un handicap pour les organisations marocaines de défense des droits. Cette conclusion va à l’encontre du discours dominant qui suggère qu’une réputation favorable pour les droits de la femme serait un handicap majeur dans un pays traditionnaliste et pieux comme le Maroc.

Les modèles statistiques plus élaborés suggèrent que c’est la fréquentation des mosquées, plutôt que la religiosité personnelle, qui est le problème. Plus les gens vont fréquemment à la mosquée, moins elles sont enclines à considérer que les droits de la femme font partie des droits de l’homme. Ce qui conduit à un niveau de confiance plus faible dans les organisations locales de défense des droits.

Au Maroc, ce n’est pas la piété personnelle qui fait obstacle aux droits de l’homme. C’est plutôt l’implication avec les mosquées marocaines, telles que structurées aujourd’hui, qui est liée à la désapprobation des droits de l’homme. Les liens de causalité restent obscurs. La fréquentation des mosquées peut entraîner une vision du monde empreinte de scepticisme à l’égard des droits de l’homme ou éventuellement en découler.

Le « problème » entre les droits de l’homme et l’islam, selon l’interprétation faite par certains, semble imbriqué dans l’expérience institutionnelle de la religion. La fréquentation des mosquées n’est cependant pas la seule manière pour les musulmans d’exprimer leur religion. La prière quotidienne, les rites, les croyances personnelles et les attitudes sont tous des éléments extrêmement importants. En fait, nos données montrent que seulement 46% des personnes interrogées vont à la mosquée une fois par semaine et 47% n’y vont « jamais » ou « rarement ». Et pourtant, 96% des personnes interrogées disent que la religion est « très importante » dans leur vie quotidienne et virtuellement toutes les personnes interrogées étaient des musulmans sunnites. De plus, 85% déclarèrent prier plusieurs fois par jour (6% dirent « jamais », 6% dirent « rarement » et 4% se situaient entre les deux), suggérant que, pour de nombreux marocains, la prière est plus importante dans leur pratique religieuse que le fait d’aller à la mosquée.

En d’autres mots, les marocains prennent au sérieux leur religiosité personnelle et la croyance islamique. La fréquentation des mosquées ne joue cependant un rôle central que pour la moitié de la population. Le « problème » entre les droits de l’homme et l’islam, selon l’interprétation faite par certains, semble imbriqué dans l’expérience institutionnelle de la religion.

Bien que de nombreux intellectuels et militants marocains peuvent adhérer à la notion d’un conflit entre le fait religieux et le fait laïc, tout le monde n’est pas convaincu. Zakia Salime, par exemple, une grande universitaire féministe marocaine, écrit que les marches contre la réforme du code de la famille marocain étaient, entre autres choses, un lieu d’exploration des « points de convergence [entre] … les mouvements féministes et islamistes en faveur des femmes.”

En fait, il semble que la mobilisation en faveur des droits de la femme au Maroc pourrait avoir entraîné l’émergence d’un féminisme islamique populaire qui est à l’aise à la fois avec le discours religieux et avec celui des droits de l’homme. Cette compatibilité idéologique émergente peut aider à expliquer les conclusions surprenantes de notre sondage d’opinion.

Au Maroc, le féminisme islamique et le féminisme laïc façonnent mutuellement leur discours et les sondages d’opinion démontrent que le fossé entre la religion et les droits de l’homme n’est pas aussi clair que certains le suspectent.

About the authors

Meriem El Haitami is a PhD candidate in cultural studies at the Sidi Mohamed Ben Abdellah University in Fez, Morocco. In 2015, she was a Carnegie Fellow at the Humphrey School of Public Affairs at the University of Minnesota.

Meriem El Haitami prépare un doctorat en études culturelles à l’université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fez au Maroc. En 2015, elle était titulaire d’une bourse Carnegie à l’École Humphrey pour les Affaires Publiques de l’université du Minnesota.

مريم الهيتمي  مرشحة للحصول على الدكتوراه في الدراسات الثقافية في جامعة سيدي محمد بن عبد الله في فاس بالمغرب. حاصلة على زمالة كارنيجي لسنة 2015 في كلية همفري للشؤون العامة في جامعة مينيسوتا.

Shannon Golden is a research fellow at the Humphrey School of Public Affairs at the University of Minnesota, and holds a PhD in sociology.

Shannon Golden es becaria de investigación en la Escuela Humphrey de Asuntos Públicos de la Universidad de Minnesota, y cuenta con un doctorado en sociología.

Shannon Golden est chercheur associé à l’École Humphrey pour les Affaires Publiques de l’Université du Minnesota. Elle est titulaire d’un doctorat en sociologie.

شانون جولدن هو زميل باحث في كلية همفري للشؤون العامة بجامعة مينيسوتا، وحاصل على درجة الدكتوراه في علم الاجتماع.

James Ron holds the Harold E. Stassen Chair for International Affairs at the University of Minnesota’s Humphrey School for Public Affairs and Department of Political Science, and is an affiliated professor at CIDE, a Mexican research institute.

James Ron es el titular de la Cátedra Harold E. Stassen de Asuntos Internacionales de la Escuela Humphrey de Asuntos Públicos y el Departamento de Ciencia Política de la Universidad de Minnesota, y es profesor asociado en el CIDE, un instituto mexicano de investigación.

James Ron tient la chaire Harold E. Stassen pour les affaires Internationales au département de sciences politiques de l'École Humphrey pour les Affaires Publiques  de l’université du Minnesota. Il est également professeur affilié au CIDE, un institut public de recherche mexicain.

جيمس رون هو رئيس قسم هارولد إي ستاسين للشؤون الدولية في كلية همفري للشؤون العامة بجامعة مينيسوتا وقسم العلوم السياسية، وهو أستاذ منتسب في CIDE، وهو معهد بحوث مكسيكي.
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