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République Démocratique du Congo: dépasser le cycle de la crise

L'éruption de violence dans l'est de la République Démocratique du Congo reflète l'échec des organisations nationales et internationales sur le long terme, affectant les citoyens de la région ainsi que les communautés de la diaspora européenne. Pour sortir de ce cycle, il faudra s'en prendre aux racines de la violence. Read this in English.

Cet article a été précédemment publié (en anglais) sur openDemocracy le 21 septembre 2012.

Les images qui illustrent la complexité de la situation en République Démocratique du Congo et dans cette région d'Afrique déchirée par la crise sont nombreuses. L'une d'entre elles pourrait être celle de 280 membres des forces spéciales rwandaises, armés et vêtus de l'uniforme de l'armée congolaise, au moment où ils traversaient avec détermination la frontière de la RDC pour retourner au Rwanda, en septembre 2012.

Ce retrait est la dernière étape dans les efforts des acteurs nationaux et internationaux pour réparer les dégâts immédiats provoqués par la révolte du groupe armé du M23 (voir  « DR Congo: the politics of suffering », 5 Septembre 2012). Mais il y a encore beaucoup à faire pour parvenir à un accord à long terme : mettre fin à la violence et relancer le processus politique, ce qui donnerait une chance à la population des régions Nord- et Sud-Kivu, presque oubliée au milieu des accusations très médiatisées,  de connaître la paix et la sécurité. Il est par conséquent urgent d'arrêter le jeu des accusations mutuelles. Depuis trop longtemps, le comportement habituel de tous les acteurs (Etats, ONGs, Nations Unies, groupes nationalistes extrémistes et médias internationaux) a consisté à marquer des points à court-terme en capitalisant sur la crise. Les conséquences effroyables en ont été senties par les citoyens de la région et dans les communautés de la diaspora en Europe.

Le M23 et Kinshasa

Dans la capitale de la RDC, Kinshasa, on estime que la rébellion du M23 a été provoquée par l'insistance de la communauté internationale à vouloir arrêter le chef de milice Bosco Ntaganda, et le transférer à la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye pour le juger pour des accusations de crimes de guerre.

L'accord de paix de Nairobi négocié en 2009 avec le président de la RDC Joseph Kabila était censé régler le problème de Ntaganda. Il prévoyait l'intégration de Ntaganda ainsi que d'autres anciens membres du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) dans l'armée congolaise (les Forces Armées de la République Démocratique du Congo [FARDC]). Le Rwanda était aussi partie prenante dans le processus d'intégration, mais celui-ci était essentiellement un problème du gouvernement congolais.

En février-mars 2012, après que la demande d'arrêter Ntaganda a été formulée, les représentants de la RDC ont rencontré leurs homologues rwandais afin de chercher des appuis pour sa détention et pour faciliter le déplacement vers d'autres régions de la RDC d'anciens soldats du CNDP intégrés dans les FARDC. Il est important de remarquer que la force des Etats Unis dans la région, la Mission de l'Organisation des Nations Unies en République Démocratique du Congo (MONUSCO), était déployée près de Ntaganda et aurait pu facilement procéder elle-même à l'arrestation pour la communauté internationale et la CPI. Au lieu de cela, Ntaganda, comme le bruit courrait qu'il allait être arrêté, a disparu avec 200 hommes.

Rien de surprenant ensuite à ce que la rébellion, d'abord limitée, se transforme en menace régionale (et internationale). Faut-il l'attribuer au génie militaire de Ntaganda ? Probablement pas, car c'est un personnage peu apprécié, même dans ses propres rangs, et il manque indubitablement du charisme « messianique » de l'ancien chef du CNDP, Laurent Nkunda. Plus vraisemblablement, le succès de la rébellion, qui a été capable de recruter largement dans des groupes ethniques variés, vient de la profonde insatisfaction ressentie dans les rangs des FARDC.

Ces troubles ont pour cause les bas salaires, les mauvaises conditions de service et le manque d'organisation du commandement, bien mis en lumière par la rébellion. Un mouvement qui a commencé avec moins de 200 soldats est maintenant devenu un problème bien plus large impliquant plusieurs ethnies. On estime que plus de 80% des soldats du M23 proviennent des groupes Hutu, Bashi, Nande et Barega, et que des membres des services de protection du président Kabila eux-mêmes auraient rejoint les rebelles. L'incapacité des FARDC à arrêter un homme ou à mettre fin rapidement à la rébellion à son commencement, malgré l'aide de milliers de soldats des troupes de la Monusco, montre bien son peu de crédibilité militaire.

Depuis quelque temps, d'anciens militaires du CNDP intégrés dans les FARDC se plaignaient que le gouvernement de Kabila n'ait pas appliqué les principes fondamentaux de l'accord de 2009. Ils citaient le massacre de cinquante de leurs collègues qui avaient été transférés du Kivu à Dungu, dans la province orientale. Aucune enquête n'avait été faite par le gouvernement de la RDC, et ils craignaient que la même chose ne se produise si on les transférait en dehors de leur territoire d'origine.

Ce contexte permet de mieux comprendre comment Kinshasa évite l'embarras politique provoqué par ces défections massive dans les rangs des FARDC, plus exactement, en attribuant le succès de la rébellion du M23 à l'interférence du Rwanda. Il est tout à fait probable que le M23 ait recruté des réfugiés congolais rwandais dans les camps du Rwanda. En effet, ceux-ci nourrissaient depuis longtemps des doléances envers le gouvernement de la RDC qui n'a pas réussi à leur accorder ce qu'ils réclamaient depuis des décennies, à savoir les droits sur les terres, la citoyenneté, et la protection contre les discriminations. Ils ont maintenant saisi l'occasion de lutter contre les forces de Kinshasa.

Il est par contre bien plus difficile de prouver que des troupes rwandaises bien entraînées et lourdement armées sont présentes de l'autre côté de la frontière, et il est surprenant qu'aucune preuve provenant d'un satellite des Nations Unies, des Etats-Unis ou d'une autre surveillance visuelle n'ait été utilisé pour vérifier ou infirmer leur existence.

Une situation avantageuse pour le FDLR :

Le fait que les médias et le gouvernement se concentrent sur le M23 sert les intérêts du Front Démocratique pour la Libération du Rwanda (FDLR) et des autres milices qui cherchent à profiter économiquement de la crise. La présence du FDLR dans la région était le principal souci des Banyamulenge (des colons tutsi congolais) et du gouvernement rwandais.

C'est pour vaincre les FDLR qu'en vertu d'un accord avec le gouvernement de Kabila, des forces d'opération spéciales rwandaises ont été déployées pendant deux ans dans la brousse aux côtés de deux compagnies des forces spéciales des FARDC. Ce sont les deux compagnies qui restaient de ce contingent (celles mentionnées au début de cet article) qui ont été retirées fin août 2012, suite à la crise provoquée par le M23 entre les gouvernements de la RDC et du Rwanda.

Il est donc assez ironique que de mai à août 2012, les hommes politiques Congolais (en particulier, le ministre des affaires étrangères, Raymond Tshbanda) aient réclamé aux Nations Unies qu'elles prennent des mesures contre le Rwanda, sous prétexte d'interférences dans le Kivu, alors même que des troupes rwandaises participaient à cette opération conjointe sur le sol congolais (et que les deux côtés se rencontraient en privé). Leur présence montrait la confusion au sein du gouvernement de Kinshasa, dont le porte parole, Lambert Mendé Omalanga, avait initialement nié qu'ils se battaient toujours aux côtés des FARDC dans le Kivu. 

Le danger maintenant est que la politique ait mis fin à cette opération commune contre les FDLR et comme les activités des ces dernières ne sont plus sous les feux des projecteurs, il est à craindre que la violence des groupes armés contre la population civile ne s'intensifie. Le Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Navi Pillay, a fait paraître un rapport le 29 août qui cite le massacre de centaines de femmes et d'enfants au cours de quarante-cinq attaques différentes de villageois par les hommes du FDLR et dans les actes de représailles des miliciens du Raia Mutumboki. Ce rapport et les attaques n'ont pratiquement pas eu de couverture médiatique.

Il faut aussi remarquer qu'alors que la CPI a exigé la remise de Ntaganda (ce qui a servi de prétexte à la rébellion), elle a été beaucoup moins offensive lorsqu'il s'agissait de demander au gouvernement de la RDC de lui remettre le chef du FDLR, Sylvestre Mudacumura, lui aussi recherché à La Haye pour des crimes de guerre tout aussi épouvantables. Là aussi, pour des raisons politiques, les médias internationaux et les groupes de défense des droits de la personne ont été étrangement silencieux au sujet de Mudacumura, par rapport à l'attention soutenue manifestée envers Ntaganda.

Plus tôt en 2012, la CPI a rendu un jugement surprenant, lorsqu'elle a relâché le secrétaire exécutif du FDLR, Callixte Mbarushimana, citant le « manque de preuves ». Cet ancien employé des Nations Unies est aussi recherché à Kigali car il aurait été directement impliqué dans le génocide rwandais. Plus de vingt personnes ont attesté sous serment de sa complicité dans l'exécution de ses propres collègues tutsis aux Nations Unies.

La violence dans la diaspora

La rébellion du M23 a provoqué des questions bien plus larges au sujet de la diversité et de la tolérances ethniques à la fois en RDC et dans les communautés de la diaspora en Europe et en Amérique du nord. En Europe, la montée en puissance des « combattants » (des groupes nationalistes extrémistes congolais autonomes qui militent, souvent violemment, contre Joseph Kabila et son homologue rwandais, Paul Kagame) a conduit à un certain nombre d'actes de violence dans les rues de Bruxelles et de Paris.

En Juillet, un étudiant rwandais de 22 ans qui rentrait chez lui a eu la mâchoire brisée dans le métro à la suite d'une attaque de « combattants » en tenues militaires ; un autre jeune rwandais a été admis en soins intensifs après avoir été poignardé dans le ventre, et une fille a été grièvement brûlée à la tête. On attribue au groupe congolais plusieurs agressions violentes contre des rwandais venus accueillir le président Kagame lors d'une visite à Paris en septembre 2011 ; contre des ambassades rwandaises en Europe, et une « déclaration de guerre » devant l'ambassade de Paris en juillet.

Les « combattants » sont aussi accusés d'attaques généralisées contre les hommes politiques modérés ou pro Kabila, telle celle contre le chef du Sénat de la RDC, Léon Kengo, lors d'une visite à Paris en décembre 2011. Le fait que rien qu'à Bruxelles, la communauté de la diaspora  comporte environ 150 000 Congolais et 40 000 Rwandais signifie que le danger existe bel et bien que les extrémistes exploitent la situation hautement inflammable en RDC pour justifier une violence d'origine ethnique en Europe.

Bishop Elysée, un prédicateur incendiaire et l'ancien assistant de Bishop Kutino à Kinshasa, a profité de sa position dans la communauté congolaise pour publier un certain nombre de vidéos sur Youtube pour appeler les « combattants » en Grande-Bretagne, Belgique, France, Amérique du nord et Afrique du sud à tuer les Tutsis, où qu'ils se trouvent. Ses diatribes, assaisonnées de références bibliques, insistent sur le fait qu'il faut détruire toutes les familles tutsis et qu'il faut chasser du Congo et tuer tous les Congolais d'origine rwandaise. Son message, pour les survivants du génocide, fait écho de façon effrayante aux mots des intervenants à la radio de la haine Hutu RTLM en 1993-94. S'il est facile pour ceux qui n'appartiennent pas aux communautés congolaises rwandaises de qualifier ces attaques de divagations d'un idéologue extravaguant, il est clair qu'elles attisent la haine ethnique.

Les retombées de la crise

Pendant les dix-huit ans qui ont suivi le génocide de 1994, le Rwanda s'est fait fort d'établir une sécurité interne et externe solides. L'objectif principal est d'empêcher la milice Hutu extrémiste (le FDLR) de déstabiliser et de menacer la région frontalière. Le président Kagame a refusé énergiquement de sanctionner l'existence d'une zone frontière dans le genre du Waziristan, qui menacerait d'attaquer   les villages et les villes rwandais, comme ce fut le cas dans les années 1990. Cela menacerait en effet les échanges commerciaux vitaux vers et en provenance de la frontière entre la RDC et le Rwanda en direction de Monbasa et de l'Ouganda.

Mais au-delà de cet aspect, il semble qu'il y ait une formule incantatoire selon laquelle Kigali aussi est très inquiet pour les colons rwandais qui se sont installés dans les régions du Kivu à l'est de la RDC. Ils seraient menacés par des préjugés bien enracinés liés à leur origine ethnique, que les crises de 2008 et 2012 n'ont fait qu'exacerber. Au Rwanda, un nombre croissant de camps de réfugiés héberge les Banyarwanda déplacés qui ont fui le Kivu. 

Le gouvernement de Kabila à Kinshasa, à environ 1600 kilomètres de Goma, est dans une situation bien différente de celle de Kigali. Le gouvernement, qui a survécu à une élection chaudement disputée fin 2011, est politiquement bien plus faible. Ce qui a encouragé l'indécision et l'absence des mesures politiques claires et radicales qui seraient nécessaires pour résoudre les problèmes économiques, sociaux et de sécurité qui affligent le pays depuis des décennies.

Dans un premier temps et à court terme, la crise actuelle a fait le jeu de Kabila, en lui permettant de donner la priorité politique aux troubles dans l'est et au Rwanda en particulier. La difficulté maintenant est que la persistance de la crise permet aux critiques du gouvernement de Kinshasa (qui sont nombreux à penser qu'il ne devrait même pas être au pouvoir) d'utiliser la situation au Kivu comme un argument de plus contre lui, au lieu de chercher une solution constructive.

Les partisans du chef de l'opposition (qui a échoué à l'élection présidentielle), le vétéran Étienne Tshisekedi, attisent la rage nationaliste autour de la crise du Kivu. On rapporte que « à Kinshasa, des gens dans le district de Gombe chantent des hymnes religieux en changeant les paroles pour introduire des phrases comme 'Seigneur, tue Kabila comme tu as tué son père' et sautent sur des voitures en chantant la 'Zaïroise', l'hymne national sous l'ancien président Mobutu Sese Seko. »

Les autres fronts

Mais la situation à l'est est loin d'être la seule préoccupation de Kabila.

Depuis quelque temps, Kinshasa ne combat pas seulement l'insécurité dans la région du Kivu, mais aussi dans le Bas-Congo, dans la province du Bandundu à l'ouest, du Katanga au sud et dans la région du Kasai. Des troupes angolaises ont fait de nombreuses incursions sous prétexte de trouver et de  neutraliser les rebelles du FLEC (Front pour la Libération de l'Enclave de Cabinda). En mai 2011, le FLEC a occupé douze villages en Bandundu, et déplacé 18 000 personnes dans un litige pour une petite zone de ce territoire riche en diamants revendiquée par l'Angola. Au cours des dernières années, ils ont aussi chassé des dizaines de milliers de migrants congolais venus chercher une vie meilleure dans un pays dont le PIB est vingt-quatre fois celui de leur pays d'origine.

Kabila a eu besoin du soutien  du président angolais José Eduardo dos Santos, pendant la guerre civile de la RDC de 1998-2003, et puis pour l'aider à remporter l'élection présidentielle de 2007. Il a fait attention à ne pas accuser directement le chef angolais, y compris lors de ces violations de ses frontières. Même lorsque les médias congolais ont réclamé des actions énergiques contre les ennemis angolais – comme ça a été le cas cet été dans un autre contexte avec le M23 -  le président à Kinshasa est resté silencieux.

Au Katanga, une région qui soutenait largement Kabila, les opposants gagnent du terrain et parlent même de faire sécession de l'Etat, si le gouvernement « n'attribue pas à la province sa part de 40% des recettes fiscales nationales comme stipulé par la constitution de 2006. La décision de Kabila de nommer son jeune frère Zoé gouverneur de la province en remplacement du gouverneur en exercice Moïse Katumbi Chapwe n'a rien arrangé. »

Kabila a fait peu de déclarations majeures en public sur le problème du M23, mais il a parlé à Kagame un certain nombre de fois dans les coulisses (ce qui est un signe positif). Bien qu'il semble hésiter à critiquer le président rwandais, d'autres membres importants de son gouvernement ont fait des discours et donné des interviews médiatisés condamnant le Rwanda pour avoir armé le M23 et même pour lui avoir fourni des recrues. Une grande partie de l'information utilisée provient du rapport d'un Groupe d'Experts des Nations Unies qui a été divulgué (au grand dam de Kigali) avant que le gouvernement rwandais puisse le voir ou le commenter.

Les nombreuses théories du complot et les accusations formulées pour expliquer la crise ont pris un tour nouveau  lorsqu'il a été démontré que Steve Hege, le président du Groupe d'Experts, avait écrit un certain nombre d'articles incendiaires en faveur du FDLR, qui figure sur la liste des groupes terroristes internationaux des Etats-Unis. Hege lui-même, qui a rapidement supprimé les articles favorables au FDLR de son blog, est ensuite resté silencieux, tout comme les Nations Unies, au cour de la controverse qui a suivi. Cette affaire est très embarrassante pour une organisation dont l'impartialité au sujet de la RDC de l'est est déjà mise en question.

Les Nations Unies ont admis récemment qu'ils avaient permis l'utilisation d'avions de la Monusco pour emmener des membres du FARDC rendre visite à la milice locale Mai Mai afin de tenter de les recruter pour lutter contre le M23. Le ministre des affaires étrangères Raymond Tshibanda a par la suite nié que le FARDC collabore avec le Mai Mai, dont le bilan en termes de droits de l'homme est lui aussi effroyable. Ce qui incite à se demander pourquoi la Monusco les a transportés à cette réunion.

Les problèmes du progrès

Le Rwanda et la RDC souffrent tous deux politiquement et économiquement des événements de ces derniers mois. Il est grand temps de mettre fin à la crise et de résoudre à long terme les problèmes sous-jacents à la rébellion du M23. Le carnage et les bouleversements dans le Kivu ont traumatisé encore davantage la population locale, et cela se répand maintenant aux communautés de la diaspora. Les seuls gagnants sont les groupes extrémistes qui utilisent la crise pour promouvoir leur propre programme ethnique ou politique, ou (dans le cas de groupes armés comme le FDLR) pour continuer à attaquer la population civile et à piller les ressources minières.

Le cessez-le-feu d'Amani en 2008 qui a mis fin à la crise précédente a échoué parce qu'il était basé sur une solution militaire. Cette fois-ci, c'est une solution politique qui est désespérément attendue, une solution qui implique des pourparlers entre Kigali et Kinshasa et (de manière tout aussi urgente) entre Kinshasa et la communauté tusti congolaise et avec le M23. Le gouvernement de la RDC doit être prêt au compromis plutôt qu'aux manœuvres politiques habituelles, car celles-ci n'auront pour effet qu'une paix de courte durée (au mieux) suivie de l'apparition d'un nouveau Nkunda ou d'un Ntaganda dans quelques années. Ce nouveau processus doit s'attaquer aux problèmes fondamentaux, y compris aux raisons pour lesquelles un si grand nombre d'unités des FARDC se sont mutinées. Cela implique une refonte radicale des salaires, de la discipline et des conditions militaires, en s'assurant que les recrues ne soient pas obligées de vivre aux crochets des gens qu'ils sont censés protéger ou de rejoindre des rébellions contre le gouvernement qu'ils sont censés servir.

Il est aussi fondamental que les deux groupes armés les plus préoccupants pour les gouvernements de Kinshasa et de Kigali, le M23 et le FDLR, soient éradiqués par des moyens politiques et militaires.

L'accord de Kampala du 8 septembre pris par les membres de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL) est un début. Il s'agit d'établir une force « neutre » pour surveiller les frontières et pour réprimer tous les groupes rebelles. Le Rwanda et la RDC vont chacun fournir trois officiers qui rejoindront un mécanisme conjoint de vérification étendu, les autres états de la CIRGL  (Angola, Burundi, Tanzanie, Ouganda, Kenya, Soudan, Zambie, République du Centre Afrique et Congo) fournissant les autres observateurs.

Par ailleurs, une réunion extraordinaire sur la crise du Kivu est prévue le 25 septembre aux Nations Unies sous la supervision du secrétaire général Ban Ki-moon. L'une des priorités sera la nécessité d'une force militaire neutre pour s'attaquer à tous les groupes rebelles qui déstabilisent la région. La RDC insiste sur le fait que le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda ne devraient pas faire partie de cette force militaire, mais devraient avoir un rôle de simples observateurs (Kigali est d'accord). Cependant, le Rwanda tient à trouver une solution régionale à ce problème régional, et souligne que la Tanzanie a déjà promis des troupes pour toute mission militaire.

En juillet, Kabila a réclamé plutôt le renforcement de la Monusco pour combattre les groupes armés. Cela semble moins probable, en partie car cela signifierait une modification du mandat de « stabilisation » de la Monusco et un budget opérationnel élevé ; mais aussi en raison du bilan des Nations Unies, qui ont échoué à arrêter un seul groupe rebelle, des scandales antérieurs de corruption, et de ce que beaucoup voient comme sa partialité.

Il serait déjà suffisamment difficile de financer, organiser et déployer une force vraiment neutre (et qui soit perçue comme neutre par tous les côtés) capable de régler la question des groupes rebelles. Mais il est clair aussi que le problème du M23 appelle une solution politique. Le dilemme pour Kabila et son gouvernement est que les soucis à l'est ne servent plus à détourner l'attention des sources plus profondes des troubles politiques et sociaux en RDC. Au contraire, c'est maintenant devenu un complément  particulièrement mal venu. La suppression de Ntaganda elle-même, si elle s'accompagne du moindre compromis politique avec le M23 et la communauté qu'il représente, pourrait être interprétée par l'opposition nationaliste de Kinshasa comme une trahison de plus au profit des « étrangers ».

Les dirigeants de la Francophonie – dont le président de la France, François Hollande – arrivent à Kinshasa le 12 octobre 2012 pour le quatorzième sommet de l'organisation. Le thème est « Francophonie, enjeux environnementaux et économiques face à la gouvernance mondiale ». Pour le président Kabila, c'est une occasion de se montrer aux yeux du monde et de présenter son pays sous un jour positif. Kabila va essayer d'ignorer les railleries de l'opposition intérieure à propos de l'élection prétendument truquée de 2011 et les troubles croissants provoqués par l'utilisation du système de sécurité intérieure pour « faire disparaître » les journalistes, hommes politiques et juristes trop critiques.

Mais loin de la distraction et du spectacle démagogique du sommet, Kabila doit se persuader et persuader son parti qu'une solution à long terme de la crise du Kivu est dans l'intérêt de la population locale, du pays et de sa présidence. Comme le soulignait la conclusion du rapport de l'ONG International Crisis Group, fin 2010 : « Les causes historiques, démographiques, agraires, ethniques et économiques du conflit dans le Kivu ne sont pas toujours perçues comme les enjeux stratégiques dans les négociations de paix... Une approche différente de la résolution du conflit centrée sur la population congolaise est nécessaire. »

Poursuivre une approche à long terme peut avoir des effets politiques et financiers néfastes à court terme. Mais chercher à éliminer les groupes rebelles par des actions militaires sera vain et contre-productif à moins de s'attaquer aux raisons qui expliquent leur existence. Pour arrêter le cycle de la crise, il faut comprendre et affronter les griefs perçus et réels entre les différents groupes ethniques de la région, ainsi que la suspicion profonde que la sécurité et l'administration de l'état sont utilisées contre le peuple et non pour son bénéfice.


Traduit par Ludmilla Barrand.

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