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On ne peut pas ignorer le lien entre le Rwanda et les rebelles du M23

Beaucoup des facteurs de conflit dans l'est de la République Démocratique du Congo se trouvent à l'intérieur de ses frontières mais une analyse qui ignorerait le rôle du Rwanda ces dernières années ne permettrait pas de démonter le mécanisme des cycles d'insurrection violente. Read this in English.

Cet article a été précédemment publié (en anglais) sur openDemocracy le 1 octobre 2012.

Le retour des révoltes sanglantes dans l'est du Congo cet été est un chapitre de plus dans l'histoire déprimante des cycles de violence dans cette région. Andrew Wallis suggère dans ces pages qu'il faut s'attaquer aux racines de la violence si l'on veut établir une paix durable. Il a certainement raison.

Pour Wallis, la cause de et la solution à l'instabilité chronique dans la région se trouvent à l'intérieur des vastes frontières du Congo ; le gouvernement congolais ne fonctionne pas et gère mal une armée qui est à peine digne de ce nom. Il en veut pour preuve les défections massive de soldats sous-payés (quand ils  le sont), mal nourris et mal équipés au profit du M23, le dernier en date des mouvement rebelles qui ait lancé une insurrection dans les provinces du Kivu à l'est du Congo. Kinshasa a accusé le Rwanda à plusieurs reprises de soutenir le M23, mais selon Wallis, cette accusation n'est qu'un écran de fumée qui permet d'« évite[r] l'embarras politique provoqué par ces défections massive dans les rangs de l'[armée] ».

Le Rwanda sème la discorde

S'il est vrai que les insuffisances de Kinshasa sont largement responsables du déclenchement de cette crise et d'autres, il y a des preuves claires du soutien du Rwanda au M23 et on ne peut ni ne doit les ignorer. Le Groupe d'Experts sur le Congo des Nations Unies, des organisation de recherche comme Human Right Watch, des journalistes indépendants et des agences de renseignement nationales ont tous entendu des témoignages et vu des preuves attestant que le Rwanda soutient systématiquement les rebelles. Des interviews avec des centaines de déserteurs des FARDC et différent groupes armés, dont le M23, montrent l'étendue du soutien rwandais pour recruter et armer les combattants du M23. Un certain nombre de déserteurs du M23 ont affirmé indépendamment les uns des autres et de manière crédible qu'ils étaient des rwandais recrutés au Rwanda et transférés de l'autre côté de la frontière dans les positions tenues par les rebelles. D'autres interviews avec des commandants et agents de renseignement des FARDC, des soldats du M23 et des représentants politiques et communautaires ont tous montré l'implication du Rwanda dans le M23. Le Groupe d'Experts des Nations Unies a aussi découvert des communications radio, des textos et des photos incriminantes, qu'ils ont présentés dans un addendum à leur dernier rapport.

Wallis presse les parties et les observateurs concernés « d'arrêter le jeu des accusations mutuelles » pour trouver des solutions à la crise dans le Kivu, mais il semble que son seul souci soit que l'on arrête d'accuser le Rwanda. En négligeant de simplement analyser les preuves de la culpabilité du Rwanda, Wallis camoufle le rôle du Rwanda dans l'instabilité permanente de l'est du Congo. Il est vrai que le « jeu des accusations » et les joutes politiques ne résolvent rien, mais s'il faut faire une évaluation honnête de qui entretient le conflit et pourquoi, ce n'est pas pour des raisons mesquines. Accéder à la demande de Wallis signifierait fermer les yeux sur l'une des nombreuses sources de la violence, une source qui doit être comprise et résolue si l'on souhaite que la paix revienne dans cette région. 

Comprendre l'insurrection

Il est impossible de parler du M23 sans se reporter à son prédécesseur, le Congrès National pour le Défense du Peuple (CNDP). Le CNDP, dirigé par Laurent Nkunda et soutenu par le Rwanda, a mené une insurrection sanglante contre Kinshasa jusqu'à ce que l'accord de paix signé en mars 2009 intègre les soldats rebelles dans l'armée. Le Rwanda a joué un rôle clef dans les négociations en arrêtant Nkunda pour préparer les pourparlers. Pendant les négociations, le CNDP était représenté par le général Bosco Ntaganda. On a largement souligné la connexion tutsi : le gouvernement rwandais est dirigé par les Tutsis, le CNDP s'est proclamé défenseur des intérêts tutsis et le M23 a, dans une certaine mesure, hérité de cette réputation. Mais la majorité des combattants du M23, comme le souligne Wallis, «  proviennent des groupes Hutu, Bashi, Nande et Barega ». Il ne faut pas oublier que même si la tribu et l'origine ethnique jouent probablement un rôle dans ces conflits, les moteurs principaux sont la pure cupidité financière et l'ambition politique.

Les accords définitifs de 2009 accordaient des privilèges considérables aux combattants du CNDP qui rejoignaient l'armée, y compris un nombre excessif de postes de haut niveau et une influence dans le Nord- et Sud-Kivu. Alors que Nkunda était placé en résidence surveillée au Rwanda, les anciens réseaux du CNDP dans l'armée congolaise (les Forces Armées de la République Démocratique du Congo [FARDC]) ont entrepris d'établir une chaîne de commandement parallèle et un lucratif marché de contrebande. Les provinces du Kivu sont riches en ressources minérales ; à partir de 2009, ces minéraux ont été introduits au Rwanda en contrebande en grandes quantités, si bien que les exportations rwandaises de certains minéraux dépassent la production domestique. Les réseaux des anciens CNDP ont aussi assuré la sécurité des intérêts commerciaux de nombreuses entreprises dans les provinces du Kivu. Il est clair que Kigali a intérêt à maintenir l'influence des anciens CNDP dans la région.

L'histoire du M23 a commencé en avril cette année suite à une mutinerie de Ntaganda qui, craignant d'être arrêté parce que la CPI l'accusait de crimes contre l'humanité, s'est enfui dans la brousse avec quelques soldats loyaux. Wallis nous dit que cette petite troupe de soldats est rapidement devenue le mouvement du M23, un mouvement qui occupe aujourd'hui une zone considérable du territoire dans le Nord-Kivu et qui a même établi son propre gouvernement alternatif. Ecartant à juste titre l'idée que cette expansion rapide doit être attribuée au « génie militaire » de Ntaganda, Wallis l'explique par le mécontentement prévalent dans le FARDC, qui aurait provoqué de soudaines défections massives en faveur de la cause de rebelles.

La vérité, comme souvent, est bien plus compliquée. Le sort personnel de Ntaganda n'a pas fait naître  beaucoup de sympathie parmi ses anciens collègues du CNDP. C'est seulement quand le président congolais Joseph Kabila a menacé de muter d'anciens soldats du CNDP hors du Kivu dans une tentative pour briser la « mafia » qui contrôle l'est du pays que les autres anciens combattants du CNDP ont réagi. Jusque là, le FARDC avait élargi son emprise sur le territoire Masisi contre Ntaganda et ses hommes. C'est seulement lorsqu'un deuxième front d'anciens combattants CNDP en colère s'est ouvert sur la frontière rwandaise que le M23 a commencé à progresser.

Wallis reprend un argument des Rwandais et du M23 selon lequel les anciens combattants du CNDP s'opposent à la mutation parce que cinquante d'entre eux auraient été tués dès qu'ils ont été envoyés à Dungu dans la province Orientale, bien qu'à ma connaissance ces morts n'ont jamais été confirmées par une source indépendante. En réalité, c'est la tentative de détruire la chaîne de commandement parallèle des anciens du CNDP, qui avait été envisagée depuis longtemps, qui a provoqué la réaction du Rwanda et d'hommes comme le Colonel Sultani Makena, le chef militaire actuel du M23.

Les enjeux

L'ampleur de l'implication du Rwanda reste une question vitale mais encore sans réponse. Wallis dit qu'il est très difficile « de prouver que des troupes rwandaises bien entraînées et lourdement armées sont présentes de l'autre côté de la frontière », ce qui est une affirmation plutôt trompeuse. Le plus souvent, ce dont on a accusé le Rwanda est que des personnages importants de l'armée et du gouvernement ont organisé le recrutement de civils et de réservistes qui ont ensuite été armés et conduits de l'autre côté de la frontière pour renforcer les positions du M23, et non qu'ils ont fourni aux rebelles  « des troupes rwandaises bien entraînées et lourdement armées ». Le Rwanda a apparemment aussi fourni un soutien logistique et des renseignements au M23, tout en permettant à des individus (dont Nkunda) d'organiser les opérations depuis le Rwanda pour rallier les soutiens aux rebelles. Il est malhonnête de la part de Wallis de réclamer des preuves que des bataillons rwandais complètement armés se battent contre les troupes congolais sur le sol congolais. Le soutien du Rwanda est beaucoup plus subtil que ces affirmations extravagantes, même s'il est tout aussi sérieux.

Le but avoué du M23 est de négocier avec le gouvernement congolais afin de faire appliquer entièrement les termes du traité de paix signé en 2009 avec le CNDP. Ce traité cherche en effet à assurer et consolider le contrôle des provinces du Kivu par les anciens du CNDP. Ce qui, là encore, est clairement dans l'intérêt du Rwanda. Wallis a tout à fait raison de dire que la mauvaise gestion de l'armée par Kinshasa, l'indiscipline des soldats, les préjugés contre les Tutsis, la présence persistante de Hutus extrémistes dans le groupe rebelle des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda et les insuffisances de la mission de stabilisation au Congo des Nations Unies sont les facteurs clefs de la crise actuelle. Mais ignorer le rôle des intérêts géopolitiques du Rwanda dans les provinces du Kivu compromet irrémédiablement les efforts qui sont faits pour s'en prendre aux causes centrales de l'instabilité dans l'est du Congo.

Une discussion honnête

Il peut être politiquement embarrassant pour les partisans du régime du président rwandais Paul Kagame d'admettre la culpabilité du Rwanda dans les souffrances de centaines de milliers de Congolais, mais si des intérêts parallèles opposés aux ambitions de Kinshasa continuent à contrôler les provinces du Kivu, la paix ne viendra jamais. Même les  alliés occidentaux du Rwanda les plus fidèles ont pris des mesures sans précédent lorsqu'ils ont gelé l'aide à ce pays, généralement présenté comme le plus grand succès des politique occidentales d'aide financière. Ce qui est maintenant nécessaire est une discussion honnête sur les meilleurs moyens de s'attaquer aux causes des combats et de résoudre la crise, et non des efforts pour disculper le Rwanda de sa responsabilité dans le maintien du cycle de la violence dans l'est du Congo.


Traduit par Ludmilla Barrand.

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About the author

Pete Jones is a freelance journalist and researcher based in the Africa Great Lakes region. He has written for the Guardian, Africa Report, the Economist and Think Africa Press, with a focus on African politics and resources.


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