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Les Marocains manifestent, mais la situation ne s'améliore pas

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Les Marocains utilisent effectivement leur droit de manifester, mais leurs problèmes ne sont pas résolus. Si cet fossé continue à se creuser, les gens ne croiront plus en l'utilité des droits. English

Amina Bouayach
19 August 2014

Plus tôt sur openGlobalRights, Emilie Hafner-Burton a montré que les lois relatives aux Droits de l'Homme ne se traduisent pas nécessairement, voire même ne se traduisent pas souvent, dans la protection des Droits de l'Homme.

Plus tôt sur openGlobalRights, Emilie Hafner-Burton a montré que les lois relatives aux Droits de l'Homme ne se traduisent pas nécessairement, voire même ne se traduisent pas souvent, dans la protection des Droits de l'Homme. En outre, James Ron et ses collègues ont montré que la référence aux Droits de l'Homme et leurs activités sont plus importants parmi les élites que les gens ordinaires.

Ces résultats défient les militants des Droits de l'Homme comme moi. Les règles, les principes et les lois qui nous sont chers se multiplient au Maroc, mais les résultats sont encore décevants.  Si les élites apprécient les droits, les citoyens ordinaires ont un autre pressentiment.

Les élites ont tendance à considérer les droits de l'homme comme des normes universelles, des dispositions juridiques, des mécanismes bureaucratiques et des procédures administratives. Les gens ordinaires, en revanche, considèrent que les Droits de l'Homme n'ont d'intérêt que s'ils conduisent à la jouissance effective de ces droits. Si les normes des Droits de l'Homme ne font pas partie du vécu quotidien par le public, pourquoi les élites continuent à invoquer les idées des Droits de l'Homme?

Ce n'est pas seulement un débat théorique. C'est important, par exemple, les élites et les masses jugent un procès différemment. Ceux qui sont directement touchés par le cas - le public- s'attendent à un règlement équitable et une protection contre les mesures arbitraires ou une réparation. Les observateurs du procès - l'élite - sont principalement intéressés par   la cour, du respect des procédures légales  établies. Ces points de vue ne sont pas identiques. 

Cette appréciation pourrait s'élargir à l'exercice d'autres droits, tel, le droit de participer à des manifestations "non autorisées". Le tribunal statue sur la légalité de ces événements; les universitaires examinent si les manifestants violent les règles de manifestation pacifique; et les militants des Droits de l'Homme voient les participants comme des «détenteurs de droits» qui exercent spontanément leur droit internationalement reconnu de réunion. Les manifestants eux-mêmes, cependant, se soucient plus de savoir si leurs exigences sont effectivement satisfaites.

Ce qui est important c'est que les gouvernements puissent respecter le droit des citoyens de se réunir librement et de manifester même s'ils refusent de satisfaire les demandes des manifestants. Ce qui, à son tour, peut être une victoire pour les élites enclines aux Droits de l'Homme tout en étant une défaite pour les gens ordinaires. 

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Zacarias Garcia/Demotix (All rights reserved)

Young Moroccans demand constitutional reform and true Democracy in Rabat, Morocco on February 21, 2011.


Deux études récentes appliquent cette idée au Maroc. La première, par l'Institut de Relations Internationales Stratégiques (IRIS), constate que, si la société civile marocaine a organisé avec succès de nombreuses manifestations publiques, cela doit encore fournir des solutions réelles. Les seules réalisations réelles constatées sont la révision du Code de la Famille marocain, qui réglemente le mariage, les droits des enfants et l'héritage, et en 2011 la réforme constitutionnelle au Maroc, ce qui a amélioré les règles concernant le respect par l'Etat de la justice sociale. 

Une deuxième étude, publiée par le Forum Alternatif Marocain à Rabat, confirme que les Marocains sont en effet devenus beaucoup plus enclins à manifester. Le nombre annuel des manifestations est passé de 700 en 2005 à 17 000 en 2012, et le décompte quotidien est passé de deux à 52. 

Les syndicats marocains ont conduit 40% de ces manifestations, alors que les diplômés universitaires sans emploi en ont conduit 33%. Leurs demandes ont porté conjointement sur l'emploi, le logement, et la marginalisation. Les manifestants politiques ne représentaient que 5% du total, tandis que les manifestations au sujet de l'insécurité physique ne représentaient que 3%. En d'autres termes, la plupart des récentes manifestations au Maroc ont mis directement l'accent sur des questions fondamentales. 

En outre, l'étude de Rabat montre qu'après une période de diminution des restrictions, comme pendant le printemps arabe, la décision des pouvoirs publics de respecter le droit de manifester a effectivement suscité des réactions négatives de la part du reste de la population. Cela a finalement conduit à une augmentation des manifestations, avec les deux parties opposées qui manifestaient contre les manifestations de l'autre camp. 

Ces manifestations représentent une nouvelle plate-forme pour les militants au Maroc, en créant le débat politique et en attirant l'attention des médias. En conséquence, les autorités marocaines n'ont plus le monopole de la diffusion de l'information, ce qui conduit à une augmentation du nombre de personnes qui n'acceptent plus une situation de marginalisation vue auparavant comme «naturelle» ou «normale». 

Que devraient faire les élites?

Comment les élites marocaines - favorables aux Droits de l'Homme - devraient répondre à ces manifestations? Sont-elles une partie intégrante du mouvement des Droits de l'Homme, ou sont-elles seulement des observateurs de l'extérieur? Et si elles sont membres à part entière, comment peuvent-elles réduire le fossé entre elles et les gens ordinaires?

Sans doute, un rôle clé pour les intellectuels pro Droits de l'Homme est d'aider à établir les lois, les règles et le comportement attendu tant par les citoyens que par les gouvernements. Ensuite, ils doivent faire en sorte que les outils existent pour la diffusion de ces idées, afin que le public puisse aller au-delà du simple acte de protestation.

Pourtant, les élites doivent aussi se préoccuper des résultats limités des manifestations; il ne suffit pas d'encourager la mobilisation. Le manque de soutien aux manifestants par les décideurs  au Maroc est, sans doute, l'une des principales raisons de leur incapacité à obtenir des résultats concrets. Le canal de négociation avec les autorités est souvent totalement absent des stratégies des manifestants, et de travailler à ouvrir ces canaux est le point sur lequel les élites peuvent jouer un rôle beaucoup plus important.

Deuxièmement, les membres du mouvement des Droits de l'Homme, y compris les élites, doivent se consacrer à 100% à la protection des personnes vulnérables, quelle que soit leur identité, leurs opinions politiques, leur appartenance ethnique, leur couleur de peau, leur langue, ou leur classe sociale. Cela devrait aller sans dire, mais encore une fois, c'est un point de vue essentiel. Si les masses sentent que les élites qui créent les lois ne sont intéressés que par la protection de certaines catégories de personnes, elles seront encore plus mécontentes.

Les manifestations jouent un rôle important en ce sens qu'elles aident les gens à sortir de leur environnement traditionnel, tels que la famille, et leur permettent de participer à l'action publique. Elles créent de nouveaux environnements sociaux qui permettent aux gens de parler pour eux-mêmes, ainsi que pour le groupe. Pourtant, même si les Marocains apprécient de plus en plus le droit de manifester, leurs manifestations n'aident pas à résoudre leurs problèmes les plus urgents.

Pour croire en la puissance des Droits de l'Homme, les Marocains doivent voir des résultats concrets: la protection contre les dommages physiques et les possibilités réelles d'avoir une vie décente et digne. Quand les masses voient que les Droits de l'Homme fonctionnent, alors seulement ils commencent à avoir une réelle confiance dans les principes des Droits de l'Homme.

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