
Niccolò Machiavelli (1469-1527); Abraham Nicolas Amelot de La Houssaie (1634-1706): Wikicommons/ Peace Palace Library. Some rights reserved.À la suite de la dernière série d’élections en Europe, nous en sommes à nous demander si les annonces concernant la mort de la gauche pourraient bien ne pas avoir du tout été exagérées. Comme l’observe la professeure Sheri Berman, dans une chronique parue dans The New York Times, la défaite historique du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) lors des dernières élections fédérales pourrait avoir marqué la fin du cadre politique qui a structuré les sociétés européennes dès la fin de la Seconde guerre mondiale. Un tel cadre reposait sur deux piliers, à savoir un pôle social-démocrate et un pôle conservateur, qui étaient en compétition pour le gouvernement et prônaient ainsi des solutions politiques clairement distinctes, tout en s’accordant sur les principes essentiels de la démocratie libérale et capitaliste. Cependant, le premier de ces deux piliers est maintenant sur le point de s’écrouler, ce qui est en train de favoriser la montée de partis nationaux-populistes. Ces partis ont, en effet, réussi à séduire des groupes sociaux et démographiques qui avaient historiquement soutenu non seulement les sociaux-démocrates, mais aussi la gauche entière, tels que les ouvriers, les étudiants, les fonctionnaires publics et les jeunes électeurs.
Ce dernier point permet de tirer deux conclusions préoccupantes. D’une part, la crise des partis sociaux-démocrates n’est rien d’autre que la pointe de l’iceberg, dont la base consiste précisément dans la crise de la gauche entière, allant de la social-démocratie classique jusqu’aux partis verts et post- ou néo-communistes. De l’autre part, une telle crise n’est pas exclusivement politique, puisqu’elle touche aux bases sociales mêmes des partis progressistes. De telles conclusions sont ultérieurement étayées par les résultats des dernières élections législatives en Autriche, tels que le rapporte Benjamin Opratko dans The Jacobin : le bloc de droite, composé du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ), d’extrême droite, et le Parti populaire autrichien (ÖVP), traditionnellement modéré, mais de plus en plus radicalisé à droite, a engrangé au total 57.5% des voix, ce qui correspond à 103 députés sur 183. L’Autriche a donc élu le parlement le plus à droite de l’après-guerre. De surcroît, des secteurs non négligeables de la gauche autrichienne ont flatté la rhétorique populiste et la xénophobie ambiantes, comme, par exemple, le Parti social-démocrate d’Autriche (SPÖ) et la très récemment fondée « Liste Pilz », guidée par l’ancien député vert Peter Pilz. Plus à gauche, les verts autrichiens ne sont pas parvenus à surmonter le barrage de 4%, et donc à élire aucun député, tandis que l’alliance forgée par le Parti communiste d’Autriche (KPÖ), l’ancien mouvement de la jeunesse verte et des indépendants de gauche a obtenu moins d’1% des voix. Le tableau aurait difficilement pu être plus sombre. Quoi faire, donc ?
Afin de répondre à une question aussi cruciale, il est nécessaire de saisir la nature des relations qui ont existé entre les partis de gauche et leurs bases sociales. Historiquement, les partis sociaux-démocrates, communistes et verts ont toujours surgi comme émanations politiques de mouvements sociaux vigoureux : syndicats, mutuelles ouvrières, sociétés coopératives, communautés religieuses, organisations écologistes, mouvements anticolonialistes, féministes, pour les droits civils, ainsi que pour ceux des personnes LGBTQ. De tels mouvements ne se sont pas limités à alimenter la dynamique électorale des partis progressistes, mais ils ont également bâti des vastes réseaux, qui ont permis à ceux qui se voyaient privés de leurs droits de socialiser et de s’autonomiser. La crise de la gauche politique n’est, par conséquent, rien d’autre que l’acte final d’une tragédie qui a commencé à se dénouer à la fin des années 1970, et dont le sens profond se résume parfaitement dans les mots de Margaret Thatcher : « Vous savez, la société, cela n’existe pas ». Comme le remarque l’historien Tony Judt dans son essai Contre le vide moral, « ce à quoi nous avons assisté, c’est le transfert progressif de responsabilités publiques au secteur privé, sans que la collectivité n’en tire aucun avantage notable », ce qui a causé, en revanche, « une difficulté croissante à comprendre ce que nous avons en commun avec les autres ». Il en découle que restaurer une politique progressiste signifie restaurer la société en tant que telle, conçue comme étant l’espace commun où les individus peuvent faire valoir leur droit à mener une vie bonne et digne, grâce à la libre association collective et avec le soutien des institutions publiques. Néanmoins, quelles forces pourraient être à même d’atteindre un tel but ? Et de quelle manière ?