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L’autonomisation des femmes passe obligatoirement par les droits

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Alors que « l’autonomisation économique des femmes » devient un terme populaire dans le domaine du développement, nous devons voir si ce type de programme garantit vraiment les droits de la femme. Une contribution au débat d’openGlobalRights sur les droits économiques et sociaux. EnglishEspañol

Shahra Razavi
5 August 2015

Au cours de ces dernières années, des acteurs d’une grande diversité ont adopté l’objectif d’autonomisation économique des femmes. Le changement de discours représente un accomplissement significatif du mouvement des femmes, qui a été capable de propulser un concept développé dans les réseaux féministes de recherche et de plaidoyers au cœur du débat sur les politiques. Cependant, l’adoption de cet objectif par des acteurs influents et de grandes institutions signifie souvent que de tels concepts (comme ceux de gouvernance et de participation) sont réinterprétés pour correspondre aux intérêts de ceux qui les utilisent. En cours de route, ils perdent leur clarté originelle et ils deviennent flous et ambigus.

C’est relativement évident dans la manière dont « l’autonomisation » est utilisée de nos jours. Certains voient les femmes comme un marché de consommatrices encore largement inexploité (positif pour accroître les profits), alors que d’autres parlent de libérer le pouvoir économique et le potentiel des femmes comme un moyen de résoudre les problèmes persistants causés par la crise financière mondiale et par la stagnation de la croissance (positif pour la croissance). Personne ne dénierait le fait qu’il est important de renforcer les synergies entre l’autonomisation économique des femmes et la prospérité économique au sens large. La participation des femmes au marché du travail contribue, par exemple, au dynamisme économique en augmentant le niveau de revenu du foyer, en stimulant la demande globale et en élargissant la base imposable.

Sans un cadre de surveillance axé directement sur les droits de la femme, il est difficile de savoir ce qui se cache derrière les grandes revendications prometteuses de « l’autonomisation des femmes ». Une question fondamentale est cependant de savoir si ces scénarios censés être « gagnant-gagnant » résistent à l’examen, et d’évaluer ce que les femmes ont à gagner. Est-ce que cela leur permet de jouir concrètement plus pleinement de leurs droits, comme l’a affirmé récemment Barb MacLaren ? Ou bien, cela met-il simplement à contribution leur temps, leurs connaissances et leur ingéniosité au service du développement avec peu ou aucun avantage pour les femmes elles mêmes ?

C’est là où un ancrage solide au sein des droits de l’homme devient essentiel. Sans un cadre de surveillance axé directement sur les droits de la femme, il est difficile de savoir ce qui se cache derrière les grandes revendications prometteuses de « l’autonomisation des femmes ». En effet, comme Greta Friedmann-Sanchez le fait remarquer, augmenter le revenu familial ne garantit en aucune manière l’autonomisation des femmes. Pour aller au-delà des effets d’annonce, nous devons nous demander si la participation des femmes au marché du travail se traduit en résultats concrets pour ce qui est de leur droit à un environnement de travail sûr et sain, à un niveau de revenu équitable et approprié, et à une retraite, et si elles sont à même de réduire et de redistribuer leur travail non rémunéré alors qu’elles assument plus de travail rémunéré ?

Le rapport phare de ONU Femmes, Le progrès des femmes dans le monde 2015-2016, Transformer les économies, réaliser les droits, montre que les femmes dans le monde sont très loin de jouir de leurs droits économiques et sociaux. Non seulement la participation des femmes au marché du travail est à la traîne par rapport à celle des hommes (de 26%), il y a un important fossé salarial entre les hommes et les femmes (24% en moyenne) qui a très peu évolué au cours de la dernière décennie. Le gros de l’emploi des femmes (75%) reste informel, avec une protection sociale limitée ou inexistante dans les pays en développement. Dans les pays de l’OCDE aussi, alors que les femmes représentent 44% du total des employés, les deux tiers des effectifs en contrats temporaires involontaires sont des femmes. Enfin, et surtout, les femmes dans le monde passent considérablement plus de temps que les hommes à assurer des services de soins non rémunérés et à effectuer des tâches domestiques. Ce travail est essentiel pour produire ou reproduire la force de travail et assurer les bases de toute activité économique. Mais en moyenne (dans toutes les économies et dans tous les milieux culturels) les femmes passent 2,5 fois plus de temps à ce type de travail que les hommes. Pour l'instant en tout cas, la rhétorique croissante sur l’autonomisation économique des femmes ne s’accompagne pas de meilleurs résultats pour les femmes.

Maintenant que l’autonomisation économique des femmes est sur l’agenda d’une telle diversité d’acteurs, nous avons besoin de nous assurer que les lois, les politiques, les ressources et les normes sociales appropriées soient en place pour permettre aux femmes de jouir concrètement de leurs droits. Comme Gita Sen l’a avancé, « gagner la bataille du discours n’est que la première étape ». En allant de l’avant, les défenseurs de l’autonomisation économique des femmes ont besoin d’examiner dans quelle mesure celles-ci ont la possibilité de jouir non seulement d’une égalité des droits au travail, mais également de leurs droits du travail. L’autonomisation économique des femmes ne peut pas être synonyme d’usines qui s’écroulent sur leurs employées, de travail occasionnel dans la chaîne de valeur mondiale pour un niveau de salaire faible, de conditions de travail conduisant rapidement à l’épuisement professionnel et d’absence de droit à la protection sociale. Elle ne peut pas non plus avoir pour conséquence une double journée de travail composée d’une partie rémunérée et d’un volume inchangé de travail  de soins non rémunérés.

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Demotix/Shafiqul Alam (All rights reserved)

Bangladesh's garment industry is that country's largest employer of women, but do the conditions and wages of this mode of employment, or other predominantly female-held economic roles throughout the world, constitute real empowerment for women?


Il est difficile de faire progresser cet ordre du jour dans un contexte marqué par des crises financières répétées, par les inégalités structurelles et par le rôle toujours plus important des intérêts mondialisés des entreprises. Par exemple, suite à la crise économique mondiale de 2008, les droits de la femme ont reculé en raison de politiques fiscales, en apparence neutres, sur le plan de l’égalité entre les hommes et les femmes. Les  mesures d’austérité au Royaume-Uni ont notamment eu un impact disproportionné sur l’emploi des femmes (qui représentent les deux tiers des effectifs du secteur public) et ont sapé l'autonomie financière des femmes.

Cependant, comme nous le signalons dans notre rapport sur Le Progrès des femmes, la dernière décennie a connu de nombreux développements positifs qui montrent la manière dont les droits de la femme au travail et leurs droits du travail, ainsi que leur accès à la protection sociale, peuvent être réalisés. Au Brésil, par exemple, le taux d’activité des femmes a augmenté de 54% à 58% entre 2001 et 2009, et la proportion des employées bénéficiant de la sécurité sociale s’est accrue de 30% à 35%. En Inde, les organisations de défense des femmes ont travaillé avec le gouvernement à de nombreux niveaux pour faire appliquer le salaire minimum réglementaire dans le plan national de garantie de l’emploi rural (NREGS), avec des effets induits positifs sur les salaires payés aux femmes employées agricoles. Dans un nombre croissant de pays, en Amérique Latine et dans les Caraïbes (par exemple au Chili, au Mexique, en Équateur et en Uruguay) et en Asie de l’Est (par exemple en Corée du Sud) et dans le Pacifique, des progrès significatifs ont été réalisés en rendant les services d’éducation et de soins de la petite enfance plus accessibles et abordables.

Sans aucun doute de nombreuses synergies entre les droits de la femme et la prospérité au sens large existent : le fait que les femmes puissent jouir concrètement de leurs droits au travail et de leurs droits du travail tient également du bon sens économique. Investir dans des services de soins de qualité et abordables a par exemple le potentiel de générer un triple avantage : aider et réduire le travail de soins non rémunéré qui est effectué en grande partie par les femmes ; contribuer à l’épanouissement des enfants et des personnes adultes dépendantes ; et créer des opportunités d’emploi décents pour les personnes assurant des soins rémunérés. Mais pour faire en sorte d’y arriver, les organisations regroupant les personnes assurant des services de soin ainsi que celles qui regroupent les usagers doivent avoir la capacité de surveiller la qualité des services offerts, les conditions de travail du personnel et la manière dont les fonds alloués aux programmes sont dépensés. Ce qui souligne le problème plus vaste qui touche à la responsabilisation en matière de droits de la femme qui est un impératif absolu à tout ordre du jour qui se veut être sérieux sur le sujet de l’autonomisation ainsi que le rôle essentiel de l’action collective et de la participation des femmes pour faire progresser les droits. Voilà un ordre du jour qui serait digne du terme autonomisation des femmes !

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