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Pour les organisations marocaines de défense des droits, une bonne réputation n’est pas suffisante

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Sans la construction d’une véritable base populaire, la communauté des droits de l’homme marocaine ne peut pas capitaliser sur sa bonne réputation. Une contribution au débat d’openGlobalRights sur l'opinion publique et les droits de l’homme.  English, العربية

Shannon Golden James Ron Rachid Touhtou
28 July 2015

Le 20 février 2011, des milliers de marocains descendirent dans les rues de Rabat, Casablanca, et Tanger, et demandèrent un changement intégral de la constitution du pays. Les manifestations furent orchestrées par l’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH), une organisation basée à Rabat et fondée en 1979 par des militants laïcs de gauche et d’anciens prisonniers politiques.

Les dirigeants de l’AMDH avaient commencé à élaborer des stratégies pour un changement politique dès que le printemps arabe commença en Tunisie, deux mois plus tôt. Ils créèrent une page Facebook, un nouveau site web, et une  vidéo YouTube appelant les marocains à se mobiliser massivement le 20 février. En réponse, plus de manifestants descendirent dans les rues que ce que le pays n'avait vu depuis les grands conflits sociaux des années 1980.

Le succès initial de l’AMDH est surprenant. D’après les sondages d'opinion sur les droits de l'homme, basés sur un échantillon représentatif de 1 100 adultes vivant à Rabat, Casablanca, et dans les zones rurales environnantes, les organisations marocaines de défense des droits ont une assise populaire limitée. Bien que le public accorde un certain niveau de confiance aux organisations locales de défense des droits de l’homme (OLDDH), elles n’ont que peu de contact avec ces organisations.

Prenez le tableau 1, qui illustre la confiance du public dans les OLDDH en relation avec la confiance placée en d’autres institutions. Sur une échelle de 4, dans laquelle 1 correspond à « Aucune confiance », les adultes vivant à Casablanca et à Rabat ainsi que dans les environs ont donné une note moyenne de 2,32 aux OLDDH. Ce qui est plus bas que les acteurs dans lesquels le niveau de confiance est le plus élevé (l’armée et les institutions religieuses) mais bien plus élevé que l’institution dans laquelle le niveau de confiance est le plus faible (le gouvernement américain).

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Cependant, comme l’illustre le tableau 2, les contacts entre les organisations de défense des droits de l’homme marocaines et l’ensemble de la population sont très rares, suggérant que les OLDDH auraient du mal à mobiliser en masse. Seulement 7% de notre échantillon déclara avoir déjà rencontré une « personne travaillant dans les droits de l’homme » (non gouvernemental ou gouvernemental), et seulement 1% déclara avoir déjà participé aux activités des organisations de défense des droits de l’homme ou leur avoir donné de l’argent.

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Cependant, en dépit de cette faible base sociale, l’AMDH a put jouer un rôle clef dans la mobilisation massive du 20 février. Elle l’a fait en nouant une alliance primordiale avec l'organisation Justice et Bienfaisance (OJB), un mouvement social islamiste au Maroc dont les racines remontent aux années 1970.

D’après une étude récente, l’OJB a près de 500 000 partisans. D’après ses dirigeants, le chiffre réel est encore plus élevé. La plupart des observateurs s’accordent sur le fait que l’OJB a développé une large assise populaire au Maroc via des contacts proches et fréquents avec le public, des principes idéologiques forts, et une attention aux détails organisationnels.

À la différence de l’AMDH et d’autres organisations laïques de défense des droits de l’homme marocaines, qui orientaient leurs efforts principalement en direction des élites et contre le régime au cours des « années de plomb », la période de répression au Maroc lors des années 1970 et 1980, l’OJB a passé son temps à développer ses liens avec le peuple marocain. Il a formé des leaders, cultivé ses sympathisants et consacré du temps et des efforts en direction de sa base populaire.

Le sondage d’opinion sur les droits de l’homme donne une mesure du contexte idéologique dans lequel l’OJB se développe. Comme illustré par le tableau 3, 96% des personnes répondant à l’étude sur le Maroc déclarèrent que la religion était « très importante » dans leur vie quotidienne. De plus 85% priaient au moins une fois par jour et 46% allaient à la mosquée au moins une fois par semaine. Enfin, 27% affirmèrent avoir un niveau de confiance « élevé » dans les institutions religieuses marocaines. En d’autres mots, la religion est essentielle pour les marocains et l’OJB s’est positionné directement au sein de cette vision du monde.

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 Au vu de l’assise populaire solide de l’OJB, il était vital qu’en février 2011, l’AMDH se tourne vers les islamistes et, dans le feu de l’action, construise une coalition temporaire motivée par des intérêts pratiques. Cet hiver-là, les manifestations conjointes AMDH-islamistes créèrent une puissante présence dans les rues, portant un coup à la confiance du roi dans son pouvoir.

Le Roi du Maroc s’adapta rapidement et annonça des concessions importantes que peu de personnes avaient anticipé. Mohammed VI ouvra la voie à une monarchie constitutionnelle en réduisant ses pouvoirs, changeant l’article 19 de l’ancienne constitution (qui définie le Roi comme une personnalité sacrée), et soulignant la primauté des droits de l’homme universels sur le droit national.

L’AMDH rejeta les concessions du Roi, disant qu’elles n’allaient pas assez loin. Au lieu de cela, ils appelèrent, en compagnie d’autres militants laïcs des droits, à une reconstruction intégrale des institutions gouvernementales du pays, incluant la formation d’une assemblée populaire pour remplacer le parlement et la rédaction d’une nouvelle constitution. Bien que l’AMDH n’appelait pas ouvertement à la suppression du roi, la suggestion était que, dans le nouveau système, le Roi ne deviendrait guère plus qu’une figure emblématique.

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Flickr/Magharebia (Some rights reserved)

A 20th of February Movement march in Casablanca, Morocco.


Dans un soudain revirement, l’OJB d’obédience religieuse se détacha de son alliance avec l’AMDH laïc et il décida de se démobiliser et d’unir ses forces avec le parti islamique Justice et Développement (PJD), un parti politique qui avait accepté les réformes du Roi. Les raisons derrière cette soudaine volte-face restent obscures mais certains spéculent que l’OJB a passé un accord à la fois avec le PJD et avec le Roi consistant à abandonner les manifestations dans les rues en échange d’élections libres et équitables.

L’OJB est un mouvement social et non pas un parti politique mais son alliance avec le parti parlementaire du PJD est mutuellement bénéfique. En novembre 2011, alors que le PJD émergea comme le leader dans les élections nationales avec 27% des sièges parlementaires, l’OJB était le partenaire silencieux mais solide du PJD.

Les gains politiques du PJD sont réels. Sous la nouvelle constitution marocaine réécrite par le Roi au cours de l’été 2011, le monarque fut obligé de sélectionner un membre du PJD, en tant que premier parti politique, pour former le prochain gouvernement. En début 2012, le PJD gagna le contrôle de grands ministères du gouvernement et notamment celui des Affaires sociales, de l’Économie et des Affaires étrangères.

Le PJD acquière ainsi une expérience gouvernementale précieuse tout en faisant ses preuves auprès des électeurs marocains. Il a également démontré sa capacité à travailler avec la monarchie et gagné la confiance du roi. Pour l’OJB, l’alliance avec un parti politique islamiste florissant a apporté tout un ensemble de bénéfices et notamment un mécanisme pour faire une transition vers un rôle plus ouvertement politique si telle devait être sa décision à l’avenir.

L’AMDH et d’autres militants laïcs des droits, sont en revanche sortis affaiblis du processus. L’AMDH et d’autres militants laïcs des droits, sont en revanche sortis affaiblis du processus. Bien qu’ils continuent d’organiser des manifestions hebdomadaires, leur ampleur est faible et en déclin. L’AMDH n’a pas réussi à faire progresser son programme  comportant notamment des réformes globales du gouvernement, des réductions supplémentaires du pouvoir monarchique ainsi que des réductions de la pauvreté et du chômage. Et surtout, l’AMDH n’a pas pu obtenir le pardon royal pour ses anciens compagnons d’armes de gauche.

Plusieurs leçons semblent pouvoir être tirées pour le mouvement marocain des droits de l’homme. Premièrement, un certain niveau de compromis avec le Palais semble être essentiel pour avoir un impact politique. Les islamistes ont choisit de passer un accord, et ont été récompensés en gagnant en pouvoir et en visibilité. En demeurant des opposants résolus au roi, l’AMDH a été écarté.

Surtout, l’incapacité de l’AMDH à maintenir un mouvement social doté d’une base large sans les islamistes démontre la faiblesse de leur stratégie à long terme. Bien que le sondage d’opinion sur les droits de l’homme montre la confiance populaire placée dans les OLDDH, les bons sentiments ne peuvent pas à eux seuls soutenir un mouvement. Les organisations marocaines de défense des droits doivent au contraire cultiver une solide base sociale en fournissant des services sociaux et une éducation populaire, et en levant des fonds auprès du grand public.

Faute de réussir à mener à bien ces initiatives, le mouvement marocain de défense des droits de l’homme a de grandes chances de ne pas faire de progrès. Les islamistes deviennent plus puissants, alors que le ministère de l’intérieur vient juste d’interdire plusieurs conférences de l’AMDH, menaçant de retirer le statut légal de l’organisation et diabolisant l’ONG en la qualifiant d’anti-islamique et d’antinationale.

Le temps est venu de repenser la stratégie. Le mouvement marocain de défense des droits a enregistré de vrais succès dans les années 1990 et 2000. Il a mis les droits de l’homme à l’ordre du jour de la monarchie, il a forcé l’État à reconnaître les violations commises dans le passé, et il a plaidé avec succès sur un ensemble de problématiques. De plus, la réputation du mouvement parmi les citoyens marocains est raisonnablement forte.

Cependant, sans activement cultiver un large soutien populaire, les organisations locales  de défense des droits marocaines sont destinées à rester des acteurs politiques de second plan.

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