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La Charte des droits de l’homme islamique et celle de l’ONU: même différence

En dépit des tensions entre les notions occidentales de liberté individuelle et les  principes musulmans de responsabilité communautaire, les points communs sont bien plus importants dans la lutte contre l’oppression et la discrimination. Une contribution au débat sur la religion et les droits de l’homme. English, Españolالعربية

Un consensus de plus en plus large se dégage en faveur de la Charte des droits de l’homme de l’ONU, dont les principes fondamentaux sont énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l'homme (DUDH), et précisés dans les traités subséquents de l’ONU. Le discours sur les droits de l’homme ainsi que les instruments du régime international des droits sont de plus en plus employés, tant sur le plan national que mondial, en réponse à l’oppression et à la discrimination. L’approche du développement basée sur les droits a gagné en importance en tant que concept dégageant des synergies entre les droits de l'homme, la démocratie et le développement.

Ce soutien en faveur des droits de l’homme vient de personnes de confessionnalités différentes ainsi que de non-croyants. Cependant, ce soutien n’est ni total ni inconditionnel alors que de nombreux groupes sont en proie avec des conflits tangibles entre les droits de l’homme et leur propre croyance ou mode de vie. Ceci est d’autant plus vrai pour les groupes religieux et en particulier les musulmans.    

Terrain d’entente

Avant de commencer une analyse de la relation conflictuelle entre les droits de l’homme et l’islam normatif, nous aimerions insister sur le fait que nous croyons fermement que les points communs entre les deux sont plus forts. Dans le paradigme de développement actuel et dominant, l’économie a une influence extrêmement importante (si ce n’est la plus forte), et le sécularisme amène certains à croire ou à interpréter que la moralité a peu ou pas de place dans la sphère publique.

Le discours sur les droits de l’homme va à l’encontre de ce dogme et soutient le point de vue des musulmans, et d’autres groupes confessionnels, ce qui place les valeurs et les obligations morales au centre de tout système politique, économique et social. De ce fait, le cadre mondial des droits de l’homme est en conformité avec l’islam et son engagement explicite en faveur de l’importance de la moralité dans la sphère publique et des valeurs de compassion et de justice sociale. 

Un lien encore plus étroit entre la DUDH et l’islam est la reconnaissance mutuelle que le respect des droits de l’homme est un moyen de garantir la dignité de l’être humain. Les deux partagent le même objectif d’assurer que les droits fondamentaux de tous, indépendamment de leur statut, soient protégés.

Une source divine

Sur le plan de la doctrine, tant l’islam que la Charte des droits de l’homme s’accordent sur le fait que la dignité humaine constitue le fondement des droits de l’homme. Cependant, ceci ne va pas assez loin pour les musulmans. Dans l’islam, tout comme dans de nombreuses autres religions, les droits de l’homme trouvent leurs racines dans la théologie et commencent par la croyance en dieu qui est la source des valeurs transcendantales. C’est Dieu qui a donné sa dignité à l’être humain (Coran 17:70) et qui rend inacceptable pour quiconque de violer les droits de l’homme et de prendre la dignité d’une personne. Par conséquent, notre conception des droits de l’individu réside dans notre relation à la fois avec Dieu et avec les gens de notre communauté. Ceci diffère avec la conception de la DUDH qui semble utiliser une notion libertaire de l’individu détaché de ses engagements sociaux et/ou de sa relation avec la communauté.

En pratique, ceci entraîne deux implications. Premièrement, la croyance que Dieu est la source des droits de l’homme amène à la conceptualisation des droits des autres en tant qu’obligations pour tous les croyants. Dans l’interprétation musulmane, toutes nos actions (y compris les obligations non remplies) sont enregistrées et évaluées le jour du jugement. Deuxièmement, ces obligations sociales constituent à la fois les droits des autres et au final les droits de Dieu sur nous, qui se manifestent à nous indirectement à travers la création et la société. Ceci est amplement expliqué par les paroles du prophète Mahomet dans Sahih Muslim, livre 032, hadith numéro 6232, qui montrent que nous remplissons nos devoirs envers Dieu à travers la reconnaissance des droits des autres.  

Le paradigme islamique, bien que souvent respecté et admiré par les pays laïcs pour son insistance sur les obligations sociales, est controversé en raison du fait qu’il est basé sur des sources divinement révélées, sur le statut de l’être humain en tant que serviteur de dieu et sur l’omnipotence d’une autorité divine obligeant à l’obéissance. Ceci va totalement à l’encontre de la notion occidentale du droit à la liberté absolue pour l’individu.

Devoirs, droits et responsabilités

Alors que la DUDH a tendance à faire du gouvernement le principal gardien des droits de l’homme, l’islam insiste sur la responsabilité à tous les niveaux et pour tous les individus de la société. Le gouvernement, en tant que représentant national de la famille humaine, est le garant ultime de la protection et de la justice. Mais ceci ne supprime pas ou ne prime pas nécessairement sur la responsabilité individuelle et sur le rôle de la famille, des voisins ou plus largement de la société civile dans son ensemble. De nombreux pays musulmans ont aujourd’hui une autorité gouvernementale centrale relativement faible avec une capacité limitée de garantir l’aide et la justice sociale. Ceci est compensé au niveau local par la force des obligations sociales et la compréhension des droits au sein de la famille et de la communauté qui garantit au pauvre d’être nourri, au vulnérable d’être protégé et à la loi d’être généralement respectée. Par conséquent, le gouvernement n’est pas le premier recours mais plutôt l’ultime garant des droits. Le prophète Mahomet est cité comme ayant dit: Le sultan (le gouvernement) est le gardien de celui qui n’a pas de gardien.

Un devoir envers les autres

Un exemple de la façon dont les droits et les obligations sont partagés est la prise en charge des personnes âgées. Le droit et le coût de la prise en charge des personnes âgées qui représentent une part croissante de la population des sociétés du nord est légalement le fait de l’État en tant que responsable principal lorsqu’un soutien est nécessaire. Cependant, dans les sociétés musulmanes, les membres de la famille sont perçus comme étant les premiers responsables de la prise en charge de leurs parents âgés et les parents sont, en retour, responsables du bien-être émotionnel et physique de leurs enfants.

Central Mosque of Lisbon. Ramadan. Fernando Mendes/Demotix. All Rights Reserved.

L’imitation grandissante des pays en développement du modèle des droits dualistes État-individu fait peser une réelle menace sur la stabilité et le bien-être social de ces sociétés qui ne pourront pas apporter de réponse satisfaisante dans la plupart des cas. L’islam reconnaît le besoin d’assurer le développement de citoyens socialement responsables, remplissant leur rôle en tant qu’êtres humains aboutis et spirituellement conscients, avec une obligation de prendre soin des créations de Dieu (Khulafaa).

En résumé, d’après les enseignements islamiques, les droits sont liés à un devoir envers les autres. Les juristes musulmans ont par conséquent conçu un cadre des droits qui tente de préserver le bien commun et les intérêts privés de la société et de trouver un équilibre. Ce cadre envisage un continuum avec les droits privés (huquq al-ibad ou al-nas) d’un côté, et l’intérêt public (huquq Allah) de l’autre. Les droits qui relèvent à la fois de l’intérêt public et privé sont entre les deux.

La loi de la charia et les droits de l’homme

Un deuxième domaine où les tensions entre l’islam et les droits de l’homme sont manifestes concerne certaines dispositions de la loi de la charia qui semblent être, ou qui sont, en contradiction avec les normes des droits de l’homme suivies par les États du Nord. Les spécialistes non musulmans des droits de l’homme ont critiqué la loi musulmane dans trois grands domaines, incluant la perception que:

  1. La charia est discriminatoire contre les femmes: par exemple, les femmes n’ont droit qu’à la moitié de la part des hommes en héritage, et alors que les hommes peuvent se marier avec quatre femmes, les femmes sont limitées à un seul mari.
  2. La charia, dans la loi pénale, inflige des punitions cruelles et déshumanisantes, comme l’amputation des mains du voleur, l’amputation des mains et des pieds ou la crucifixion pour les vols avec violence et la rébellion, la lapidation pour l’adultère et la flagellation publique et humiliante pour l’ivresse, la diffamation, la fornication et d’autres offenses.
  3. La charia tolère l’esclavage et restreint également la liberté des minorités religieuses.

Certaines de ces questions ont été longuement discutées, clarifiées et reformulées. Par exemple, l’esclavage était une institution préislamique en Arabie, et la venue de l’islam a non seulement modéré ses pratiques mais aussi imposé des conditions qui ont encouragé son éradication. Donc, même si la loi islamique n’a pas interdit l’esclavage, elle a imposé des conditions qui rendent sa pratique illégale dans le monde moderne (BBC).

Les questions du statut des femmes dans la vie politique ont également été longuement débattues. Le refus aux femmes du droit de devenir chef d’État se base sur un Hadith particulièrement controversé (narration du Prophète) quant à son interprétation et à son authenticité.

Le plan d'action pour les femmes de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) dit que «les femmes doivent être respectées, promues, responsabilisées et considérées comme acteurs à part entière dans le domaine social, politique, culturel et économique». Un objectif majeur du plan d’action concerne «l’élimination de toutes les formes de discrimination et la lutte contre la violence à l’encontre des femmes». Un tel consensus large d’une organisation représentant des États islamiques résulte des efforts énergiques des femmes musulmanes, des féministes et des penseurs islamiques pour arriver à une interprétation contemporaine de la charia afin de promouvoir une plus grande égalité et d’éliminer les vestiges de la «discrimination».

Ce discours à souvent donné lieu à des controverses qui ont toujours existé dans certaines interprétations de la loi musulmane, questionnant la fiabilité de certains retranscrits des traditions du Prophète, examinant d’un œil critique le caractère potentiellement contestable (ou incontestable) de certaines conclusions, et/ou replaçant des décisions légales dans leur contexte juridique approprié.

D’autres aspects ne peuvent pas être facilement résolus par des réinterprétations du type «ma version contre la tienne». Tout comme de nombreuses religions, les principes fondamentaux restent problématiques à cause du fait que les musulmans sont arrivés à un consensus sur certaines dispositions du Coran des siècles plus tôt. L’héritage féminin, les punitions de la charia, et la polygamie, en sont des exemples. Nous prenons le parti que, même si ces questions peuvent être résolues, elles ne peuvent pas l’être avec les théories laïques ou avec les arguments avançant que la loi, et donc la religion, est «obsolète».

Nous plaidons au contraire pour une approche qui examine la charia sous l’angle de ses objectifs (Maqasid) et cherche à identifier, dans ses décisions, le but qu’elle sert, généralement soit la promotion d’un bien commun (Maslaha) ou l’élimination de la corruption (Mafsadah) ou les deux. Des intellectuels islamiques reconnus, comme Jasser Auda et Hashim Kamali, ont examiné ces questions en détail et adopté des points de vue réfléchis pour les résoudre.  

La vérité est la vérité

L’appréciation constante des évolutions du contexte dans lequel vivent les musulmans a permis aux intellectuels musulmans, et aux sociétés, de réévaluer continuellement le caractère approprié de l’application de la charia à l’aide d’un cadre éthique connu sous le nom de «Maqasid al-Shari’ah» (le but sous-jacent divin de la loi islamique).

Les sociétés musulmanes sont ainsi restées pertinentes, bénéfiques et adaptées aux changements sociaux. Cependant, les musulmans se méfient de toute interprétation qui ne soit pas basée sur les sources principales du Coran et de la Sunna. Par conséquent, les musulmans doivent également rejeter la notion consistant à considérer comme étant erroné tout ce qu’ils croient venir de l’Occident. La vérité est la vérité, et ce, d’où qu’elle vienne.

Au final, la loi islamique est un système complet qui reconnaît un cadre idéologique de vérité émergeant de la révélation divine. La liberté de penser et de pratiquer sa religion est en grande partie accordée et protégée dans la loi islamique. Il est reconnu que la diversité fait partie de la nature humaine et que la justice doit prévaloir afin de protéger les droits individuels, tant que cela ne nuit pas au bien commun.

Les pays musulmans du monde entier ont ratifié les conventions internationales sur les droits de l’homme, et en tant que groupe, leur application n’est ni meilleure, ni pire, que celle des pays non musulmans.

Un rapide coup d’œil sur la carte de l'indice 2014 des libertés économiques montre des similarités remarquables dans les indices des pays voisins, et lorsque ces derniers présentent des indices significativement différents, ceux-ci ne sont pas nécessairement adeptes d’une autre religion. De plus, nous avons entrepris une analyse préliminaire des données qui constituent la carte, et nous n’avons trouvé aucune différence significative dans l’indice moyen des libertés entre les pays membres de l’OIC et ceux qui n’en font pas partie.

Ceci nous suggère que les politiques et la culture, plutôt que la religion, sont les facteurs déterminants clés des violations des droits de l'homme dans le monde musulman et au delà.

 

About the authors

Atallah FitzGibbon, Ayaz Ali and Muhtari Aminu-Kano work on human rights and poverty reduction at Islamic Relief Worldwide, a leading faith-based international and development nonprofit working in more than 30 countries to empower and unite people in the face of suffering.

Atallah FitzGibbon, Ayaz Ali et Muhtari Aminu-Kano travaillent dans le domaine des droits de l’homme et de la réduction de la pauvreté au Islamic Relief Worldwide, une grande organisation confessionnelle internationale à but non lucratif qui intervient dans le domaine du développement dans plus de 30 pays pour rendre autonomes et unir les populations en proie à la souffrance. 

Atallah FitzGibbon, Ayaz Ali y Muhtari Aminu-Kano realizan trabajo sobre derechos humanos y reducción de pobreza en Islamic Relief Worldwide, una organización internacional importante y de desarrollo religiosa sin fines de lucro que trabaja en más de 30 países para capacitar y unir a las personas ante el sufrimiento.

عطا الله فيتزجيبون، أياز علي، ومحتاري أمينو-كانو يعملون في مجال حقوق الإنسان والحد من الفقر في هيئة الإغاثة الإسلامية العالمية، وهي هيئة دينية دولية رائدة غير ربحية للتنمية تعمل في أكثر من 30 دولة لتمكين وتوحيد الشعب في مواجهة المعاناة.

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