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Les droits de l’homme internationaux sont-ils vraiment révolutionnaires ?

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Face aux protestations internationales sur le manque de justice sociale et de démocratie, les organisations internationales de défense des droits de l’homme sont-elles prêtes à être plus ouvertement politiques ? Ou bien les droits de l’homme ne sont-ils tout simplement pas l’outil adapté pour ce type de mission ? EspañolEnglish

Doutje Lettinga
13 May 2015

Peut-être que les six membres anonymes des Pussy Riot avaient raison. Dans une lettre d'adieu de février 2014 aux membres de leur groupe, Nadia Tolokonnikova et Masha Alyokhina, elles déclarèrent : « La plaidoirie institutionnalisée ne peut guère se permettre de critiquer les normes et règles fondamentales qui sont à la base de la société patriarcale moderne. Étant institutionnalisées au sein de la société, ces plaidoiries ne peuvent pas outrepasser les règles édictées par cette société … ». Nadia et Masha venaient juste d’être libérées d’une prison russe. Vues comme des martyrs de l’autoritarisme de Poutine, elles ont été saluées lors de conférences de presse internationales et de concerts pop aux côtés d’autres célébrités, et plaident aujourd’hui en faveur des droits des détenus. Mais d’après les six, le projet radical et anticapitaliste des Pussy Riot, et leurs actions provocatrices, ne pourraient pas et ne devraient pas être associés avec l’image des organisations institutionnalisées de défense des droits de l’homme.

Bien sûr, on peut se demander si les spectacles anarchiques et punk des Pussy Riot sont plus efficaces que les méthodes conventionnelles des organisations internationales des droits de l’homme (OIDH), mais leur message contient peut-être une part de vérité. Traditionnellement, le mouvement des droits de l’homme a souligné son impartialité vis-à-vis de la nature politique, économique, idéologique ou religieuse des responsables, ou du système économique ou politique, qu’ils soutiennent. Cette réputation d’impartialité s’est révélée être utile pour les OIDH afin d’améliorer la crédibilité de leurs recherches et campagnes, de faire appel aux partisans et aux membres, et d’avoir accès à ceux qui détiennent le pouvoir quelque soit leur appartenance politique. Ceci a également aidé à protéger la sécurité des chercheurs sur le terrain qui peuvent réfuter les accusations de partialité, ainsi que celle des victimes et des militants pour lesquels et avec qui les OIDH travaillent. Bien que de temps en temps leur impartialité et leur indépendance aient été remises en question, et que les OIDH aient été critiquées de ne pas condamner des idéologies comme celles de l’apartheid, du fondamentalisme islamique ou du néolibéralisme, ces deux valeurs continuent de façonner leur politique et leurs pratiques.

En même temps, cette impartialité peut limiter la capacité des OIDH à critiquer les causes plus profondes de violation des droits de l’homme. S'attaquer aux causes profondes de la pauvreté et des inégalités demande une réforme radicale des politiques, impliquant l’éventuelle nécessité d’une prise de position politique et potentiellement partisane sur des accords économiques spécifiques. Se contenter de dire que certaines politiques, comme les privatisations, ne sont pas cohérentes avec les obligations relatives aux droits de l’homme, ne permet pas de confronter les idéologies néolibérales portées par ceux qui les élaborent et en tirent profit, et n’offre pas non plus d’alternatives politiques viables. De plus, dans leur forme légale, les droits de l’homme ont des objectifs modestes, cherchant à assurer les niveaux essentiels minimums de protection pour les plus marginalisés : ils ne cherchent pas vraiment une redistribution fondamentale de la richesse, des ressources et du pouvoir. Samuel Moyn qualifie par conséquent les droits de l’homme de « compagnon impuissant à l'ère du néolibéralisme ». Bien qu’il rejette l’affirmation comme quoi les droits de l’homme sont complices du succès du néolibéralisme, Moyn questionne leur efficacité à apporter de manière substantielle l’égalité socio-économique. Peut-être que Moyn a lui aussi raison.

Il y a des indications selon lesquelles les droits de l’homme ne sont en effet plus la lingua franca de la mobilisation politique. La recherche empirique montre que le langage des droits de l’homme n’a pas été invoqué de manière évidente dans les mouvements protestataires anti-austérité et pro-démocratie de ces dernières années. Les protestataires du monde entier ont d’abord exprimé leurs griefs en terme de justice sociale, de dignité et de démocratie, plutôt qu’en terme de droits. Leur appel en faveur d’une vraie démocratie entraîne une critique des démocraties électorales, qui sont vues comme représentant les élites et les intérêts privés, plutôt que les gens ordinaires, et liées à un système économique défaillant qui produit et reproduit les inégalités. Le langage des droits, professionnalisé et juridique, serait-il trop élitiste et trop aliénant pour les luttes communautaires locales en faveur de la justice sociale, comme la déjà affirmé Chidi Anselm Odinkalu il y a une quinzaine d’années ?

Mais ces évolutions ne se limitent pas seulement au discours. L’action citoyenne est également en train d'évoluer aujourd’hui. Les mouvements protestataires au Brésil, en Turquie, en Égypte ou en Europe se sont largement organisés et mobilisés en dehors des voies traditionnelles comme celles des ONG. Au lieu de s’organiser hiérarchiquement sur la base commune d’une identité, d’une problématique ou d’un intérêt, ils forment des réseaux fluides, horizontaux et décentralisés qui rassemblent des personnes venues d’horizons divers et exprimant une multitude de désirs et d’objectifs. Plutôt que de faire pression sur les gouvernements et de s’engager dans des campagnes de mobilisation de grande ampleur, ils brisent le statu quo via des actions subversives, insubordonnées et parfois illégales, et partent à la reconquête des rues et des places publiques pour en faire des lieux destinés à de nouvelles pratiques citoyennes et démocratiques.

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Flickr/Alan Hilditch (Some rights reserved)

The Gezi Park protests in Istanbul are an example of how alternative, fluid hierarchies are increasingly characterizing mass social movements.


Il n’est pas certain que des OIDH comme Amnesty International, dans leur tentative de se rapprocher du terrain, réussissent à bâtir de nouveaux groupes de partisans parmi cette nouvelle génération de militants. Avec leurs différences en matière de rhétorique du changement, de répertoire d’action et de modes organisationnels, les militants contemporains remettent fondamentalement en cause le mode opératoire habituel des OIDH. Comme le montre l’exemple des Pussy Riot, tous les groupes communautaires n’apprécient pas le fait que leur activisme soit associé à l’image des ONG institutionnalisées des droits de l’homme. Le mouvement des droits de l’homme, paradoxalement en raison de son propre succès, est désormais considéré comme étant trop lié au pouvoir pour le subvertir efficacement.

Les ONG des droits de l’homme ont besoin de repenser radicalement   leurs politiques, leurs pratiques et leurs relations avec les pouvoirs en place et les groupes communautaires. 

De plus, si les OIDH nouent des alliances avec des mouvements et des groupes locaux dont les objectifs et les méthodes pourraient différer des leurs, elles risquent de saper leur réputation et leur crédibilité. Le manque de message clair et commun chez les différentes  organisations qui se sont rassemblées lors des soulèvements mondiaux augmente ce risque. Néanmoins, contrairement à ce que The Economist a suggéré dans un article récent, une organisation comme Amnesty International a toujours besoin de chercher l’équilibre entre le fait d’être proche des titulaires de droits et partenaires sur le terrain et le fait de résister aux pressions pour soutenir les activités et les déclarations qui pourraient affecter cette impartialité. Cet exercice d’équilibriste n’était pas différent avant qu’Amnesty ne commence à travailler dans le domaine des droits sociaux et économiques, une décision que The Economist a déploré depuis qu’elle fut prise.

Les OIDH doivent décider comment et dans quelles conditions elles veulent soutenir la nouvelle génération de militants et leur programme en matière de justice sociale et de démocratie. Il est très probable que les militants ne se mobilisent pas sous leur ombrelle si les OIDH continuent de travailler de la même manière. Afin de correspondre avec leur imaginaire et leurs attentes, les ONG des droits de l’homme ont besoin de repenser radicalement leurs politiques, leurs pratiques et leurs relations avec les pouvoirs en place et les groupes communautaires. Au final, les OIDH doivent décider dans quelle mesure elles veulent s’impliquer dans les débats politiques sur la redistribution et prendre position sur les accords économiques et commerciaux, ce qui implique l’abandon de l’impartialité. Une alternative est que les OIDH laissent la place à d’autres groupes plus politiques comme les Pussy Riot pour utiliser d’autres discours anti-systémiques et d’autres moyens d’émancipation aux côtés des droits de l’homme.

Cela ne doit pas nécessairement signifier la fin des droits de l’homme internationaux. Les organisations internationales de défense des droits de l’homme peuvent encore jouer un rôle complémentaire, tout en poursuivant, ou non, un programme moins ambitieux en matière de droits économiques et sociaux. Cela signifie cependant que les OIDH pourraient devoir passer au second plan et accepter que les droits de l’homme internationaux ne constituent pas la seule réponse à tous les problèmes dans le futur.

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